Programme détaillé
Ouverture Les Hébrides (La Grotte de Fingal), op. 26
[10 min]
Symphonie n° 6, en fa majeur, op. 48, «Pastorale»
I. Erwachen heiterer Gefühle bei der Ankunft auf dem Lande [Éveil de sentiments de contentement en arrivant à la campagne] : Allegro ma non troppo
II. Szene am Bach [Scène au bord du ruisseau] : Andante meno mosso
III. Lustiges Zusammensein der Landleute [Joie d’être ensemble des gens de la campagne] : Allegro – In tempo d’allegro – Presto
IV. Gewitter, Sturm [Orage, tempête] : Allegro
V. Hirtengesang. Frohe dankbare Gefühle nach dem Sturm [Chant de berger. Sentiments de joie et de reconnaissance après la tempête] : Allegretto
[45 min]
--- Entracte ---
Pastorale +
[10 min]
The Lark Ascending
[15 min]
Tapiola, op. 112
[20 min]
Distribution
Orchestre du Conservatoire national supérieur musique et danse de Lyon
Benjamin Levy direction
Dans le cadre du partenariat pédagogique entre l’Auditorium-Orchestre national de Lyon et le Conservatoire national supérieur musique et danse de Lyon.
Le projet
Génération après génération, le Conservatoire national supérieur musique et danse de Lyon forme avec exigence et passion les talentueux musiciens et musiciennes de demain. Depuis une quinzaine d’années, les étudiants rassemblés au sein de l’Orchestre du CNSMD de Lyon donnent un concert à l’Auditorium, étape précieuse sur le chemin de leur professionnalisation et occasion unique de nous enchanter. Ainsi le CNSMD de Lyon et l’Auditorium-Orchestre national de Lyon répondent-ils de concert à leur mission de transmission et de diffusion du patrimoine musical et de la création contemporaine.
L’Orchestre du CNSMD de Lyon nous transporte cette saison dans de magnifiques paysages et vient interroger notre rapport à la nature avec une création des classes de composition. La spectaculaire ouverture Les Hébrides (1828-1830) traduit l’émotion du jeune Mendelssohn découvrant une grotte monumentale battue par les flots sur l’île de Staffa, dans l’archipel écossais des Hébrides. The Lark Ascending [L’Envol de l’alouette] est une superbe romance inspirée par un poème de George Meredith. Composée pour violon et piano en 1881, elle fut orchestrée en 1914. Quant à la Symphonie «Pastorale» de Beethoven (1803-1808), on ne la présente plus avec ses peintures suggestives de réjouissances paysannes, d’un ruisseau enchanteur et d’un orage tonitruant, auquel succède heureusement la paix retrouvée. L’œuvre la plus étonnante de ce programme n’en sera pas moins Tapiola (1926), dernière grande pièce achevée par Sibelius avant un silence de trois décennies. Le compositeur finlandais y peint la demeure de Tapio, l’esprit qui règne sur la forêt boréale dans le Kalevala, la saga ancestrale des Finnois : une plongée dans un monde sonore inouï, suspendu, qui laisse en apnée. Qu’est-ce que ces tableaux évoquent aujourd’hui en nous ? Avec la création Pastorale +, les étudiantes et étudiants en composition du CNSMD de Lyon ajoutent un sixième mouvement à la symphonie de Beethoven et nous proposent leur regard contemporain.
Texte : Auditorium-Orchestre national de Lyon
Les œuvres
En ouverture du colloque Musiques en transition : l’impératif écologique, le CNSMD de Lyon présente un programme qui met en miroir différentes perceptions de la nature, du répertoire romantique à la création contemporaine.
À l’époque romantique, la nature devient un sujet privilégié des représentations picturales, littéraires et musicales. La musique apparaît alors comme une voie de choix pour évoquer la relation de l’homme à la Nature, en ce qu’elle peut – davantage que la peinture ou la littérature – s'abstenir de représenter directement les objets qu’elle suggère. Elle permet ainsi d’en percevoir les profondeurs les plus insondables, des plus spectaculaires aux plus terrifiantes. Dans Les Hébrides, ouverture pour orchestre symphonique composée en 1830, Felix Mendelssohn (1809-1847) s’inspire directement d’une curiosité géologique : la grotte de Fingal, située sur l’île de Staffa, au cœur de l’archipel des Hébrides. Les parois de la grotte, constituées de colonnes de basalte, lui confèrent une architecture singulière, mais aussi une sonorité spécifique : l’eau s’engouffre dans la grotte et y résonne d’une manière particulière, ce qui aurait inspiré Mendelssohn pour son poème symphonique. Le nom de la grotte provient du Cycle ossianique, ensemble d’épopées versifiées du poète écossais James Macpherson, dont Fingal est l’un des personnages principaux. L’ensemble de ces poèmes est présenté comme supposément originaire de récits gaéliques traditionnels des Highlands, et connaît une grande popularité aux XVIIIe et XIXe siècles, où la langue et la culture écossaises suscitent un intérêt renouvelé.
Les Hébrides traduit musicalement l’expérience sensorielle du visiteur à l’entrée de cette grotte, confronté aux forces du vent et de la mer. Tout l’imaginaire épique auquel l’œuvre fait implicitement référence est palpable dans cette ouverture, sans qu’elle se fasse jamais ni récit, ni description.
La fascination romantique pour le sublime de la nature, qui provoque à la fois émerveillement et effroi, s’inspire souvent des mythologies européennes. Dans son dernier poème symphonique, Tapiola, composé en 1926, Jean Sibelius (1865-1957) fait référence à l’épopée originelle du Kalevala. Le titre du poème se réfère à l’un des personnages de cette mythologie finnoise, Tapio, dieu de la forêt, dont Tapiola est le domaine. Le programme du poème symphonique est résumé à ces quelques vers du compositeur :
Elles sont vastes, les sombres forêts nordiques,
Anciennes, mystérieuses, méditant des rêves fous ;
En leur profondeur demeure le grand dieu de la forêt
Et dans l’obscurité, des esprits des bois tissent leurs sortilèges secrets.
L’œuvre se développe de manière organique à partir d’un motif initial, quasi embryonnaire, qui apparaît dès les premières mesures aux cordes. Celui-ci est à l’origine des multiples transformations qui se développent progressivement au fil de variations et de répétitions. Au travers des mythologies finnoises, le poème symphonique évoque l'atmosphère des forêts nordiques qui, d’abord sombres et mélancoliques, laissent place parfois à des éclats agités, ou à l’espièglerie d’une présence invisible et malicieuse.
Les œuvres des compositeurs romantiques et postromantiques, dans leur fascination pour une nature sublime et dangereuse, délaissent certaines anciennes formes de représentations. Ainsi, les topiques pastoraux, que l’on retrouve jusqu’au XVIIIe siècle, sont partiellement écartés, ou leur évocation fait référence à un passé idéalisé et pacifique, exempt des horreurs modernes. The Lark Ascending [L’Envol de l’alouette], poème symphonique pour violon solo et orchestre de Ralph Vaughan Williams (1872-1958), montre un parfait exemple de ce pastoralisme postromantique. Le compositeur reprend à son compte un poème de George Meredith (1883), dont il sélectionne quelques vers :
He rises and begins to round,
He drops the silver chain of sound,
Of many links without a break,
In chirrup, whistle, slur and shake.
For singing till his heaven fills,
’Tis love of earth that he instils,
And ever winging up and up,
Our valley is his golden cup
And he the wine which overflows
To lift us with him as he goes.
Till lost on his aerial rings
In light, and then the fancy sings.
[Elle s’élève et tournoie,
Laissant s’échapper une chaîne argentée
De sons ininterrompus,
De gazouillis, de sifflements, de liaisons et de trémolos.
Par son chant qui remplit les cieux,
C’est l’amour de la terre qu’elle éveille,
Elle déploie ses ailes vers l’infini,
Notre vallée devenant son hanap doré
Et elle, le vin coulant à flots
Pour nous élever avec elle.
Portée par ses arabesques aériennes,
Elle se perd dans la lumière;
Alors, l’imagination reprend son chant.
Traduction : B. Cadrin et C. Poirier]
Cette référence à un poème de l’époque victorienne ajoute au caractère lyrique et pastoral une teinte nostalgique. En effet, Ralph Vaughan Williams l’écrit en 1914 mais la retravaille en 1920, et elle est donc fréquemment considérée comme une de ses œuvres d’après-guerre. La pièce nous semble aujourd’hui complètement détachée de son contexte de création, tant historique que musical. La mélodie, portée par le violon solo, s’ouvre dans une délicatesse merveilleuse, tirant un fil ininterrompu comme le trajet de l’alouette décrit par George Meredith. Cette mélopée sereine laisse place, dans la partie centrale, à des éléments mélodiques qui évoquent un air folklorique, avant de conclure cette évocation poétique tout en légèreté. The Lark Ascending apparaît dans son contexte de création comme une parenthèse enchantée hors du temps.
Composée entre 1805 et 1808, la Sixième Symphonie de Ludwig van Beethoven (1770-1827), dite «Pastorale», s’inscrit dans la longue tradition littéraire et musicale du pastoralisme. Les œuvres de ce genre mettent en scène des bergers et paysans, modèles d’une vertu candide, habitants d’une campagne idyllique. Cette représentation dépasse la simple description idéalisée de la nature : elle porte avant tout une dimension sociale et morale. En opposition à la ville, perçue comme un lieu d’artifice, de corruption et de vanité, la campagne montre une existence simple, vertueuse et modeste. Cette idée d’un monde rural comme reflet d’une vie morale s’inscrit dans la pensée des philosophes des Lumières, notamment Jean-Jacques Rousseau pour qui l’Homme serait «bon par nature». C’est en s’emparant de cet univers pastoral que Beethoven conçoit les cinq mouvements de sa symphonie :
I. Éveil de sentiments de contentement en arrivant à la campagne
II. Scène au bord du ruisseau
III. Joie d’être ensemble des gens de la campagne
IV. Orage, tempête
V. Chant de berger. Sentiments de joie et de reconnaissance après la tempête
Ces titres évocateurs ouvrent immédiatement la voie à un imaginaire pittoresque. Beethoven précise toutefois dans ses carnets : «Les titres explicatifs sont superflus ; même celui qui n’a qu’une idée vague de la vie à la campagne comprendra aisément le dessein de l’auteur. La description est inutile, s’attacher plutôt à l’expression du sentiment qu’à la peinture musicale.» Par ces mots, Beethoven établit une représentation subjective de la nature qui influença les compositeurs romantiques qui suivirent. La nature, en devenant le reflet de la vie intérieure de celui qui la contemple, ne peut plus être représentée musicalement par la seule voie imitative. Cette attention portée à l’expression du sentiment ainsi qu’au positionnement de l’Homme au sein de la nature a ouvert la voie à une pluralité de représentations possibles.
C’est dans cette perspective que s’inscrit le projet Pastorale+, fruit de la collaboration des compositrices Selim Jeon, Ehwa Hong et Emma Jonquet. Un sixième mouvement prolonge la promenade de Beethoven en proposant un parcours à travers divers paysages sonores pastoraux. Ainsi, le début du mouvement, imaginé par Selim Jeon, développe les notions d’organicité et de croissance à travers la métaphore de l’éclosion d’une graine qui se transforme progressivement en fleur. L’évolution de la texture musicale, du microton aux accords plus denses, traduit cette progression organique d’un état latent (la graine) à un état pleinement développé et vivant (la fleur). De ce paysage sonore émerge une fête paysanne où sont évoqués cornemuses et vielles. Dans la partie centrale, Ehwa Hong adopte une approche plus pittoresque en imaginant un paysage sonore nocturne. Elle prend pour point de départ le matériau musical et l’orchestration de Beethoven, qu’elle transforme et fait disparaître progressivement en l’intégrant à son propre langage musical. La section finale, composée par Emma Jonquet, reprend l’idée de fête paysanne, dans une conception optimiste. La compositrice se positionne ainsi à contre-courant de la vision fataliste de la destruction de la nature. Elle poursuit cette idée de régénération dans son processus compositionnel : les matériaux musicaux puisés chez Beethoven, initialement dispersés, sont progressivement rassemblés et ordonnés afin de former un tout unifié. La fête devient alors fédératrice et symbole de reconstruction, où l’individualité laisse place au collectif.
– Lilia Noel et Eva Kolly-Chatel
Étudiantes en culture musicale au CNSMD de Lyon