Programme détaillé
Dixit Dominus, HWV 232
I. Dixit Dominus (chœur, solistes)
II. Virgam virtutis (alto)
III. Tecum principium (soprano)
IV. Juravit Dominus (chœur)
V. Tu es sacerdos (chœur)
VI. Dominus a dextris suis (solistes, chœur)
VII. Judicabit in nationibus (chœur)
VIII. De torrente in via bibet (sopranos I et II, chœur)
IX. Gloria Patri (chœur)
[33 min]
--- Entracte ---
Missa votiva ZWV 18
I. Kyrie
– Kyrie eleison I (chœur)
– Christe eleison (soprano)
– Kyrie eleison II (chœur)
– Kyrie eleison III (chœur)
II. Gloria
– Gloria in excelsis Deo (chœur, solistes)
– Gratias agimus tibi (chœur, solistes)
– Qui tollis peccata mundi (soprano)
– Qui sedes ad dexteram Patris (chœur)
– Quoniam tu solus Sanctus (basse)
– Cum Sancto Spiritu I (chœur)
– Cum Sancto Spiritu II (chœur)
III. Credo
– Credo in unum Deum (chœur, solistes)
– Et incarnatus est (alto)
– Crucifixus (chœur)
– Et resurrexit (chœur, solistes)
IV. Sanctus
– Sanctus (chœur)
– Benedictus (alto)
– Osanna (chœur)
V. Agnus
– Agnus Dei (chœur, solistes)
– Dona nobis pacem (chœur)
[60 min]
Distribution
Collegium 1704 & Collegium Vocale 1704
Václav Luks direction
Tereza Zimková soprano
Pavla Radostová soprano
Jonathan Mayenschein contre-ténor
Ondřej Holub ténor
Tomáš Šelc baryton-basse
Introduction
Händel avait 21 ans lorsqu’il prit, en 1706, le chemin de Rome. Dans la Ville éternelle, le jeune Allemand luthérien s’imprégna de l’exubérance de la Contre-Réforme, fréquentant les grandes familles aristocratiques et côtoyant Arcangelo Corelli (1653-1713), qui influença considérablement son style. Alors que l’opéra était interdit à Rome par le pape, le genre naissant de l’oratorio et celui du motet, auquel appartient ce Dixit Dominus, étaient le lieu d’une théâtralité exacerbée : le Dixit Dominus, qui illustre le Psaume 110 (109), fait cohabiter les sentiments les plus divers dans une écriture tour à tour soliste et chorale qui embrasse elle aussi toutes sortes de techniques de composition. Cette pièce fut semble-t-il créée le 16 juillet 1707 en l’église Santa Maria in Montesanto de Rome, à l’occasion de la fête de Notre-Dame du Mont-Carmel, à moins qu’elle ait déjà connu une exécution lors de la fête de Pâques précédente. Pendant trente-cinq ans et jusqu’à sa mort, le Bohémien Jan Dismas Zelenka fut au service de la Hofkapelle de Dresde, l’orchestre prestigieux (ancêtre de la non moins prestigieuse Staatskapelle de Dresde) qu’entretenait le prince-électeur de Saxe et roi de Pologne. À cette cour passée récemment au catholicisme, il eut l’occasion de composer de nombreuses pages de musique sacrée. Au sommet de ce corpus figure la Missa votiva [Messe votive] que cet homme à la santé fragile composa en 1739 en action de grâce pour l’exaucement d’un vœu de guérison. Cette partition, sa plus ambitieuse, frappe d’entrée par sa majesté avant de révéler toutes sortes de sentiments, de l’intime au grandiose, influencée autant par la rigueur de la tradition contrapuntique allemande ou l’humilité du plain-chant grégorien que par l’exubérance de l’opéra italien contemporain.
Texte : Auditorium-Orchestre national de Lyon
Händel, Dixit Dominus
Création probable : Rome, Pâques 1707 ou en l’église Santa Maria in Montesanto, 16 juillet 1707, pour la fête de Notre-Dame du Mont-Carmel.
Dans cette Europe des Lumières, il est peu de musiciens qui, comme Händel, excellent ainsi dans toutes les esthétiques. En effet, son œuvre couvre tous les grands genres en vogue (répertoire pour clavier, opéra, cantate, motet, et plus tard oratorio) et s’enrichit des influences de l’Allemagne, de l’Italie et de l’Angleterre, témoignant d’une modernité remarquable. En 1706, Händel quitte Hambourg pour un séjour de trois années en Italie. Le jeune Saxon, luthérien, écrit à Rome quelques rares compositions sacrées, œuvres de jeunesse emblématiques de sa période italienne, les Dixit Dominus (HWV 232), Laudate pueri (HWV 237) et Nisi Dominus (HWV 238). Les trois motets épousent sans ambages et avec une facilité étonnante la rhétorique de la Contre-réforme catholique, démonstrative et foisonnante. En l’absence de témoignage historique, les circonstances de composition et de création du Dixit Dominus se limitent à des hypothèses : l’œuvre fut peut-être destinée aux carmélites de l’église Santa Maria in Montesanto, piazza del Popolo, qui célébraient en juillet leur patronne, Notre-Dame du Mont-Carmel ; elle a aussi pu être écrite pour les fêtes de Pâques.
Le Dixit Dominus est composé sur l’intégralité des sept versets du Psaume 110 (109), qui ouvre traditionnellement l’office dominical de Vêpres. Cet usage liturgique récurrent en fait l’un des textes les plus mis en musique, que ce soit dans une forme simple et épurée, celle d’un plain-chant monodique, ou dans une écriture polyphonique accompagnée d’instruments, destinée à rehausser les solennités. Händel choisit ici un traitement des plus majestueux, dans une composition qui fait alterner les sections chorales et solistes, mêlant avec jubilation les effets choraux contrapuntiques et les arias bouleversantes pour créer un véritable chef-d’œuvre sacré.
L’Italie représentait une opportunité pour un jeune musicien. Après un court séjour à Florence, Händel fut attiré dans la cité pontificale par la vie artistique foisonnante des grandes maisons aristocratiques. Il y trouva le soutien et la reconnaissance des mécènes qui régentaient la vie musicale : les cardinaux Benedetto Pamphili (1653-1730) et Pietro Ottoboni (1667-1740), le marquis Francesco Maria Ruspoli (1672-1731) et le futur cardinal Carlo Colonna (1665-1739). Arcangelo Corelli (1653-1713), qui ne s’était pas encore retiré de la vie musicale, se produisait chez Ottoboni, dans son palais de la Chancellerie. Händel et Corelli se côtoyèrent dans l’orchestre des palais romains, l’un au clavecin, l’autre au violon, quelques mois avant que Corelli ne dirigeât la création, en 1708, de La Resurrezione de Händel au palais Bonelli, résidence des Ruspoli. Corelli influença le jeune musicien de façon durable. L’intégration assumée du style italien dans le Dixit Dominus en porte la trace : l’écriture épurée tout en frottements du «De torrente», qui s’apparente à un mouvement lent de sonate, apparaît comme un hommage appuyé à Corelli.
Le Dixit Dominus déploie une palette extraordinairement contrastée, qui ne ménage pas les effets et puise dans des styles tant religieux que profanes. À Rome, en 1707, l’opéra public est interdit depuis quelques années déjà sur décision du pape Clément XI. Les pontifes romains, hostiles à ces divertissements profanes aux mœurs douteuses, utilisent tout prétexte au service de leur cause : au sortir de l’année de jubilé 1702, les théâtres restèrent clos sept ans encore, en remerciement de la protection de la ville lors du récent séisme. La sensualité et les artifices opératiques investirent dès lors abondamment les autres genres : l’oratorio d’abord, qui se développa dans les foyers artistiques romains des mécènes, les compositions sacrées ensuite, comme le Dixit Dominus qui met en scène les sentiments humains, la colère, le ravissement, l’amour et la tendresse.
Certains versets illustrent le talent exceptionnel du jeune Händel, qui maîtrise l’écriture instrumentale à la perfection. L’orchestre composé de cordes à l’italienne est d’une grande modernité. La musique sert ici le Verbe : le «Dixit» («Il dit») initial, martelé clairement sur un accompagnement à l’italienne, annonce solennellement la parole divine et introduit une œuvre jubilatoire. Plus conventionnel, le «Virga virtutis», accompagné de la basse continue seule, puise dans l’oratorio autant que dans la cantate romaine, tandis que plusieurs chœurs, tel le «Juravit Dominus», empruntent à la grande tradition de la musique sacrée allemande. Au contrepoint luthérien majestueux du chœur du «Judicabit in nationibus» répondent des cordes dignes d’un concerto de Vivaldi, dans un verset qui combine les esthétiques avec une inventivité éclatante, et illustre la dynamique théâtrale géniale qui anime toute l’œuvre.
– Bénédicte Hertz
Zelenka, Missa votiva
Composition : 1739.
Création : Dresde, 1739, par la Hofkapelle du roiAuguste III.
Dédicace : à Dieu, en action de grâce pour l’exaucement d’un vœu de guérison.
Originaire de Bohème, Jan Dismas Zelenka (1679-1745) fut attaché pendant trente-cinq ans et jusqu’à sa mort à l’un des ensembles les plus prestigieux de son temps, la Hofkapelle de Dresde (l’ancêtre de la Staatskapelle de Dresde, n.d.r.). Le corps de musique des rois de Pologne et princes-électeurs de Saxe attirait en ce début du XVIIIe siècle les meilleurs musiciens et compositeurs d’Europe. Zelenka y fut engagé en 1710 ou 1711 comme contrebassiste, peu de temps avant Johann Georg Pisendel qui, violoniste en 1712, y devint Kapellmeister en 1728 et porta la formation à un niveau d’excellence. Ayant acquis une solide réputation à Prague, Zelenka fut très vite appelé à la cour saxonne comme compositeur officiel de la famille royale, au service de Frédéric-Auguste I, dit «Auguste le Fort», de sa belle-fille Marie-Josèphe (future dauphine de France, n.d.r.) et de son fils Auguste III, qui régna à partir de 1734. La conversion récente d’Auguste le Fort et son élection en 1697 au trône de Pologne avait considérablement transformé la Hofkapelle, devenue catholique. L’abondante œuvre sacrée de Zelenka participa ainsi à la constitution du nouveau répertoire sacré porté par un ensemble instrumental et vocal en plein développement, qui comptait dans ses rangs des castrats. En 1733, l’orchestre de la Grosse Hofkapelle se compose de pas moins de quarante-deux de musiciens recrutés dans toute l’Europe et forme un ensemble unanimement admiré, dont Johann Adolph Hasse vient de prendre la direction et pour lesquels ont composé ou composeront notamment Heinrich Schütz, Johann Friedrich Fasch, Antonio Vivaldi ou Francesco Maria Veracini.
Zelenka eut toute sa vie une santé fragile et il écrivit sa Missa votiva [Messe votive] en 1739 en action de grâce pour l’exaucement d’un vœu de guérison. Il avait déjà été souffrant en 1733, comme en témoigne une note portée dans le manuscrit de sa Missa purificationis (ZWV 16) qu’il acheva en seulement dix jours. Quelques années plus tard, à nouveau malade, il fut contraint d’abandonner presque entièrement sa charge, au sein d’une période très prolifique : il ne composa alors qu’une œuvre au début de 1738, un Miserere (ZWV 57) – si l’on excepte le remaniement d’une messe de son contemporain Johann Georg Reinhardt. Les différentes mentions disséminées dans le manuscrit de la Missa votiva rendent compte, en plusieurs endroits, de la reconnaissance que Zelenka manifeste pour sa guérison : d’abord la citation du verset 14 du psaume 116 (115), «Vota mea Domino reddam» [«J’accomplirai mon vœu au Seigneur»] sur la page de titre, puis la mention «Missa hanc A. M. D. G. ex voto posuit J. D. Z. post recuperatam Deo Fautore salutem» [«Par cette messe pour la plus grande gloire de Dieu, comme ex-voto après avoir récupéré la santé avec le soutien de Dieu»] à la fin du la composition.
La Missa votiva, qui inaugure la dernière période de l’œuvre de Zelenka, est de loin la plus longue de ses messes – au nombre d’une vingtaine complètes, et presque autant de fragments. Ample, moderne, l’œuvre impose d’emblée une majesté grandiloquente et frappe par ses dimensions et un apparat hors normes. Conformément aux messes de l’époque, Zelenka adopte une numérotation par sections juxtaposant des formes et des esthétiques variées qui créent une densité structurelle saisissante. S’ensuit une richesse dans les contrastes, qui puise successivement dans les airs opératiques italiens les plus modernes, le plain-chant aux lignes épurées, la grande tradition contrapuntique allemande et sa force déclamatoire. Des innovations orchestrales s’invitent par ailleurs dans les sections instrumentales concertantes. Zelenka mobilise abondamment le chœur, qui intervient dans les trois quarts des sections et renforce l’emphase de la rhétorique générale. Il déploie une riche palette d’effets spectaculaires et de figuralismes efficaces, comme l’effet de chiasme traditionnel dans le «Crucifixus», où les quatre premières notes, reprises dans les entrées fuguées, dessinent en musique la forme même de la croix du Christ. Le «Dona nobis pacem», qui reprend de façon traditionnelle le thème du «Kyrie» initial, vient clore la messe.
L’œuvre fut diffusée hors de la cour de Pologne. Elle a été jouée à Prague, comme en témoignent les deux jeux de parties séparées conservées, à destination de l’ordre des chevaliers de la Croix à l’étoile rouge. Ces sources se rapportent sans équivoque à la partition autographe conservée dans la très riche collection de la bibliothèque (SLUB) de Dresde et font état d’arrangements de l’instrumentation suggérés par Zelenka lui-même ou de coupes hâtives éparses, notamment celle du «Crucifixus», pour réduire l’œuvre exceptionnellement longue pour un usage liturgique.
À l’instar de son contemporain Johann Sebastian Bach, Jan Dismas Zelenka exerça ses devoirs réguliers et constants au service d’un corps de musique d’église. La Missa votiva est ainsi l’expression parfaite d’une piété personnelle, parfaitement insérée dans le canon liturgique, qui déploie un génie qui força l’admiration en son temps comme aujourd’hui.
– B. H.
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