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Notes de programme

La Petite Sirène

Programme détaillé

Gustav Mahler (1860-1911)
Symphonie n° 10, en fa dièse majeur

I. Andante – Adagio

[22 min]

Alexander von Zemlinsky (1871-1942)
Die Seejungfrau [La Petite Sirène], fantaisie pour orchestre d’après le conte d’Andersen

(Version révisée)
I. Sehr mäßig bewegt [Dans un mouvement très mesuré]
II. Sehr bewegt, rauschend [Très animé, bruyant]
III. Sehr gedehnt, mit schmerzvollen Ausdruck [Très étiré, avec une expression douloureuse] – Lebhaft [Vif]
 

Mahler, Adagio de la Symphonie n° 10

Composition : 1910.
Création : Vienne, Opéra, 12 octobre 1924, par l’Orchestre philharmonique de Vienne sous la direction de Franz Schalk (Adagio et «Purgatorio») – Londres, 19 décembre 1960, par l’Orchestre de la BBC sous la direction de Berthold Goldschmidt (cinq mouvements incomplets, première version de Deryck Cooke) – Londres, 13 août 1964, Orchestre symphonique de Londres sous la direction de Berthold Goldschmidt (cinq mouvements complétés, seconde version de Deryck Cooke).
 
Au début du mois d’avril 1910, à l’issue d’une première saison new-yorkaise éreintante, Mahler retrouve l’Europe, où il s’apprête, entre autres concerts, à assurer la création française de sa Deuxième Symphonie, au Théâtre du Châtelet. Il effectue aussi différents voyages entre en vue de la préparation de la création munichoise de la Huitième Symphonie, prévue pour début septembre. Mahler est alors un peu inquiet du ton des lettres de son épouse Alma et il décide alors de la retrouver pour trois jours à Tobelbad, près de Graz, une station thermale à la mode qu’elle a rejoint dans l’espoir d’y soigner des problèmes nerveux récurrents. Arrivé dans son havre à Toblach le 2 juillet, Mahler, rassuré, commence enfin à coucher les premières notes de l’Adagio qui ouvrira la Dixième Symphonie.

Mais, dans le plus grand secret, la solitude et le mal-être d’Alma se sont oubliés dans les bras d’un jeune homme de 27 ans, futur grand architecte et fondateur du Bauhaus, Walter Gropius. Une lettre que l’amant adresse par «erreur» au compositeur trahira l’infidélité. Écoutons Alma : «Mahler était assis au piano, il a lu la lettre, m’a appelé d’une voix étouffée “Qu’est-ce que c’est que ça ?” et m’a tendu la lettre. Ce qui s’est passé alors a été indescriptible. Enfin j’ai pu tout dire, que pendant des années, je m’étais languie de son amour et comment lui, dévoré par le sentiment de sa mission, m’avait négligée. […]. Tout à coup, il s’est senti coupable.» Dévasté par la crainte d’être quitté et prenant conscience de l’état de frustration psychologique et sexuelle d’Alma, qu’il a lui-même engendré en lui interdisant de composer, il rencontre en urgence Sigmund Freud le 26 août. Il se réfugie avant cela à corps perdu dans la composition de sa nouvelle symphonie, qu’il annotera en maints endroits d’exclamations déchirantes adressées à son épouse.

«Pour toi vivre ! Pour toi mourir ! Almschi !»

D’une forme symétrique en cinq mouvements qui rappelle la Septième Symphonie, la Dixième se compose de deux adagios encadrant deux scherzos, qui eux-mêmes entourent un court mouvement appelé «Purgatorio». Seul le premier Adagio a pu être orchestré en totalité. Le second scherzo et le finale sont les mouvements les moins avancées, n’existant que sous forme de particelles réduites à deux ou quatre voix au mieux. De nombreuses esquisses montrent cependant que Mahler avait conçu dans le détail chaque mouvement, jusqu’à la conclusion de l’Adagio final, qui est très probablement la dernière musique qu’il ait écrite. Ces trésors n’ont été dévoilés qu’en 1923, lorsqu’Alma décida de publier le fac-similé. Le sujet des tentatives d’orchestration est longtemps resté tabou, un consensus renforcé par la position de proches de Mahler, en premier lieu Otto Klemperer et Bruno Walter. Toutefois, le musicologue Deryck Cooke réalisa une première complétion pour une exécution en 1960. Si Alma commença par la bannir, dans le but de ne pas froisser Bruno Walter, l’écoute de l’enregistrement en 1963 fut pour elle un choc, et autorisa une orchestration plus aboutie de l’œuvre. Quarante-quatre pages d’esquisses furent même ajoutées à la connaissance de Cooke, qui put ainsi combler certains «trous». C’est cette dernière mouture, réalisée en 1963, qui s’impose aujourd’hui dans la plupart des enregistrements.

L’Adagio

Cet Adagio initial d’une grande profondeur, dépourvu de percussions, est composé de trois thèmes, notamment celui qui est introduit en fa dièse majeur, confié avec une mise en lumière magistrale aux seuls altos. Mystérieux et d’une grande ambiguïté tonale, il reviendra comme un refrain, alors que se greffent deux autres thèmes, dont le principal, noté adagio. Ces thèmes évoluent en-dehors de toute forme sonate en diverses variations. Les notions de tension, crescendo, résolution sont rebattues au profit d’un discours relativement statique où les tensions se jouent au niveau d’une riche polyphonie, sur des fragments thématiques infiniment variés et colorés de cuivres avec sourdine. Dans le dernier tiers du mouvement, de façon inattendue, éclate un grand motif de choral aux cuivres, très brucknérien. Il aboutit alors à cette «catastrophe» psychologique, un terrible accord dissonant de neuf sons, superposition savante de deux accords de tonalité différente. Enfin, la coda nous entraîne dans un champ de ruines singulier, où les éléments thématiques fusionnent dans une atmosphère de musique de chambre, où les sons se figent, s’étirent, où l’extrême grave se superpose à l’extrême aigu, dans un dernier parfum d’éternité.
Raphaël Charnay
 

Zemlinsky, La Petite Sirène

Composition : de février 1902 à mars 1903.
Création : Vienne, Musikverein, 25 janvier 1905, dans le cadre de l’Association des musiciens créateurs [Vereinigung schaffender Tonkünstler], sous la direction de l’auteur.

«Celui à qui je dois presque toutes mes connaissances de la technique et des problèmes compositionnels est Alexander von Zemlinsky. J’ai toujours cru et je continue de croire qu’il était un grand compositeur. Son temps viendra, peut-être plus tôt qu’on ne le pense.»
Arnold Schönberg, 1949

Professeur, puis beau-frère d’Arnold Schönberg (qui avait épousé sa sœur Mathilde), Alexander von Zemlinsky représente avec l’auteur de Pierrot lunaire le trait d’union entre les deux aînés si admirés (Richard Strauss et Gustav Mahler) et la jeune génération, dont les principaux représentants sont Alban Berg et Anton Webern. Malgré son amitié pour Schönberg, il se tint à l’écart du mouvement dodécaphonique et resta fidèle au langage postromantique. Son œuvre reste largement à redécouvrir, même si certaines pièces connaissent une relative faveur – tels La Petite Sirène, la Symphonie lyrique (avec solistes vocaux, sur des poèmes de Rabindranath Tagore), ou des opéras comme Une tragédie florentine et Le Nain (tous deux d’après Oscar Wilde). Reste également à réévaluer son rôle central dans la diffusion de la musique de son temps comme pédagogue et comme chef d’orchestre. Outre Schönberg et Alma Schindler, future épouse de Mahler, Zemlinsky compta parmi ses élèves Erich Wolfgang Korngold, Hans Krása et Viktor Ullmann. Avec Schönberg et un autre compositeur, Oskar Posa, il fonda à Vienne, en avril 1904, l’Association des musiciens créateurs [Vereinigung schaffender Tonkünstler] pour promouvoir la musique nouvelle. C’est dans ce cadre, le 25 janvier 1905, que résonnèrent pour la première fois Pelléas et Mélisande de Schönberg et La Petite Sirène.

Malgré un accueil chaleureux, La Petite Sirène fut bientôt éclipsée par Pelléas. Après deux reprises (à Berlin et Prague), Zemlinsky décida de la retirer ; il ne la mentionna même pas dans la liste de ses compositions qu’il envoya en 1910 à l’éditeur Universal. Cette désillusion venait s’accumuler à d’autres, à commencer par sa rupture avec Alma Schindler, avec laquelle il avait vécu une liaison passionnée (il apprendrait bientôt, par voie de presse, son mariage avec Mahler). Le choix du conte d’Andersen La Petite Sirène fait semble-t-il écho à ce chagrin : le compositeur – au physique notoirement disgracieux – se serait identifié à la malheureuse créature repoussée par le prince qu’elle avait sauvé de la noyade et pour lequel elle avait renoncé à sa voix et à sa vie éternelle.

Lorsque Zemlinsky quitta l’Europe pour New York fin 1938, afin de fuir le nazisme, il confia le manuscrit du premier mouvement à la psychanalyste Marie Pappenheim, la librettiste d’Erwartung de Schönberg, et n’emporta avec lui que les deux autres. La Petite Sirène ne ressortit de l’oubli qu’en 1984, lorsque la partition fut enfin rassemblée.

LA PARTITION

Composée en 1903, l’œuvre était conçue initialement en un mouvement unique divisé en quatre épisodes. Elle prit finalement la forme de trois mouvements distincts où, dans une forme assez libre, la peinture marine se conjugue au portrait psychologique. La musique de Richard Strauss a marqué la plume de Zemlinsky, mais l’orchestre de La Petite Sirène est plus diaphane, et son écriture harmonique, très chromatique, témoigne d’une réelle originalité. Derrière la poésie de la partition, ses mélodies entêtantes et ses couleurs chatoyantes, la tragédie est latente, reflet de la vie tourmentée de l’auteur.

Le premier mouvement peint le monde magique de la Sirène (représentée par le violon solo), le naufrage du Prince (représenté par le violoncelle) et son sauvetage (violon et violoncelle unissent leurs chants).

Le deuxième mouvement fait entendre un bal au palais du Roi des Mers, scintillant morceau qui ne peut être que viennois. La Sirène s’y sent bien seule. Zemlinsky avait placé au cœur de ce mouvement un épisode particulièrement agité, longue montée jusqu’à un sommet éruptif : la visite chez la Sorcière des mers, où la Sirène reçoit forme humaine. Il écarta finalement ce passage, qui ne fut redécouvert que récemment. Dans son édition critique de 2013, Antony Beaumont propose les deux versions du mouvement ; l’Orchestre national de Lyon a choisi de jouer la version révisée, sans l’épisode chez la Sorcière.

Après les premiers pas, douloureux, de la Sirène, le troisième mouvement s’embrase : le Prince vient d’être frappé par sa beauté. On connaît la suite : son mariage avec celle qu’il croit sa sauveuse, puis l’intervention des sœurs de la Sirène avec un couteau enchanté : si la Sirène l’enfonce dans le cœur du prince endormi, elle retrouvera sa forme première. Mais la Sirène ne peut se résoudre à tuer son bien-aimé. Elle se jette à la mer et se transforme en écume, devenant une fille des airs. Le violon solo s’élève une dernière fois, symbolisant cette transfiguration.

Claire Delamarche