Programme détaillé
Vocalise (romance op. 34/14)
[6 min]
Concerto pour piano n° 3, en ut majeur, op. 26
I. Andante – Allegro
II. Andantino con variazioni
III. Allegro ma non troppo
[28 min]
--- Entracte ---
Danses symphoniques, op. 45
[35 min]
Distribution
Orchestre national de Lyon
Anna Rakitina direction
Bruce Liu piano
Introduction
Née d’un père ukrainien et d’une mère russe, formée au Conservatoire de Moscou, Anna Rakitina a exprimé sa compassion pour le peuple ukrainien après l’invasion russe en 2022. Né à Paris mais de nationalité canadienne, vainqueur du Concours Frédéric-Chopin de Varsovie 2021, Bruce Liu a profité d’un retour à Varsovie pour dédier deux récitals aux victimes de Vladimir Poutine. Ils se font ensemble les interprètes de deux compositeurs qui ont choisi l’exil après la Révolution de 1917, bien que la carrière de Prokofiev se soit terminée sur un triste retour en URSS. La Vocalise, dernière des Quatorze Romances pour voix et piano op. 34 (1912), fait chanter les instruments sans paroles, dans cette version pour orchestre réalisée en 1915. Les Danses symphoniques, créées à Philadelphie en 1941, prolongent le rythme d’une valse plaintive par des thèmes religieux, tel le Dies iræ de la Messe des morts grégorienne. Ébauché par Prokofiev avant son départ, le Troisième Concerto a été essentiellement composé en France, lors de vacances en 1921, puis créé à Chicago, œuvre de voyage d’un compositeur lui-même originaire de la région aujourd’hui martyre de Donetsk. C’est, avec sa virtuosité étincelante et son lyrisme teinté de sarcasme, le plus populaire des cinq concertos de Prokofiev.
Texte : Auditorium-Orchestre national de Lyon
Rachmaninov, Vocalise
Composition : juin 1912, révision et orchestration en 1915.
Création (version avec orchestre) : Moscou, en janvier 1916, par la soprano Antonina Nejdanova.
Dédicace : à Antonina Nejdanova.
Cette page célèbre constitue la dernière des Quatorze Romances op. 34, mélodies composées à l’origine pour chant et piano. Elle se distingue par son absence de paroles, la ligne vocale devant être simplement vocalisée sur une voyelle au choix, laissant toute la place à l’expression de la pure ligne mélodique. Elle déploie ses arabesques obsédantes et ses envolées lyriques dans une expression à la fois sensuelle et mélancolique, sur un accompagnement harmonique raffiné. Elle a fait l’objet de nombreuses transcriptions pour toutes sortes de formations instrumentales, ce qui a contribué à sa diffusion et à son succès.
L’inspiration du recueil de Romances op. 34 est en rapport avec la figure énigmatique de «Ré», pseudonyme de la poétesse Marietta Chaguinian, qui a entretenu avec Rachmaninov une correspondance suivie de 1912 à 1917. Confidente artistique, conseillère quant aux poèmes à mettre en musique, elle joua auprès du compositeur un rôle de muse, et lui redonna confiance alors qu’il traversait une période de crise morale. Bien que la Vocalise ne mette aucun texte en musique, on peut y voir l’écho d’un dialogue secret (la mélodie se dédoublant parfois à l’orchestre), ou la trace d’une présence féminine idéalisée et insaisissable.
– Isabelle Rouard
Prokofiev, Concerto n° 3
Composition : 1913, 1917-1921.
Dédicace : à Constantin Dmitrievitch Balmont.
Création : Chicago, 16 décembre 1921, par le compositeur au piano et l’Orchestre symphonique de Chicago, sous la direction de Frederick Stock.
«Scythe invincible, frappant dans le tambourin du soleil.»
Constantin Balmont, à propos de Prokofiev et du Troisième Concerto.
Composé essentiellement lors de vacances en France pendant l’été 1921, où Prokofiev séjournait à Saint-Brévin-les Pins en compagnie de sa mère et de son ami le poète Constantin Balmont, le Troisième Concerto s’inscrit à une période charnière de la vie du compositeur, entre sa Russie natale et l’exil occidental. Prokofiev y intègre des thèmes et des fragments élaborés depuis 1913, d’origines diverses (ceux du finale proviennent d’un quatuor dont la composition n’a pas été menée à terme), sans que cela nuise à la cohérence évidente du résultat final. Parmi ses cinq concertos pour piano, c’est le plus populaire, d’un style personnel immédiatement reconnaissable, d’une énergie et d’une virtuosité spectaculaire dans sa rigueur implacable, passant sans cesse de l’élan lyrique à un esprit sarcastique, incarnant un équilibre rare entre modernité et plaisir de l’écoute, accessible à tous.
La structure en trois mouvements s’inscrit dans la tradition du genre concerto, avec des formes claires et équilibrées, sans pour autant constituer un pastiche du style classique. Dans le premier mouvement, le développement organique de la forme sonate cède la place à une logique de contrastes, où des blocs d’énergie rythmique se combattent et se déstabilisent. L’introduction lente fait entendre à la clarinette un thème mélodique d’essence populaire russe, qui, après l’allegro scintillant ou moqueur de l’exposition, reparaîtra dans l’andante central du morceau, comme une matrice secrète du lyrisme. Pour la réexposition, un long trait en crescendo ramène ut majeur (Poulenc appelait Prokofiev «le poète des touches blanches») et le jeu implacable du «pianiste aux doigts d’acier» (pour reprendre la formule de la presse américaine), emportant le discours jusqu’à une brève coda d’un élan irrésistible.
Le classicisme gouverne également le second mouvement, sous forme de variations sur un thème de marche lente, énigmatique, aux accents légèrement ironiques. Les variations, laissant parfois le thème en évidence ou le traitant ailleurs de manière allusive, mettent en jeu des contrastes extrêmes : harmonies «décadentes» jazzy, agressivité dissonante, cauchemar rythmique déstabilisé, lyrisme méditatif, course-poursuite vertigineuse. Le thème initial est rappelé à la fin à l’orchestre, égratigné au piano d’un léger staccato d’accords chromatiques à peine dissonants.
Le finale, d’une forme tripartite évidente avec une section centrale plus lente, est un festival de couleur et d’énergie, où le piano tantôt s’oppose à l’orchestre, tantôt s’y intègre pour créer des textures sonores fascinantes, d’une richesse d’écriture inouïe. L’ambiguïté expressive constante, tendue entre le sarcasme et l’extraversion chorégraphique, se dissout à la toute fin dans la franche gaîté d’un ut majeur rayonnant.
– I. R.
Rachmaninov, Danses symphoniques
Composition : 1940.
Création : Philadelphie, 3 janvier 1941, par l’Orchestre philharmonique de cette ville placé sous la direction d’Eugene Ormandy, dédicataire de l’œuvre.
Compositeur, pianiste et chef d’orchestre, Rachmaninov recourait parfois à ce vieux dicton qui évoque un chasseur poursuivant trois lapins à la fois. Et se demandait si, de ses lapins musicaux, il en captura finalement un seul… Compositeur, Rachmaninov le fut d’autant plus qu’il toucha à tous les genres. Mais ses débuts symphoniques n’en furent pas moins difficiles ; en 1897, la création désastreuse d’une première symphonie entraîna le compositeur dans une grave dépression et effaça le bénéfice des premiers essais, pourtant fort réussis. Ce ne fut qu’après trois ans de quasi-silence que Rachmaninov put enfin reprendre assurance, en dédiant son Deuxième Concerto pour piano au neurologue qui l’avait accompagné dans cette longue traversée du désert. Citant cette Première Symphonie, les Danses symphoniques se souvinrent-elles de ces années de crise ? Fallait-il voir quelque malice du hasard dans le fait qu’elles ne parvinrent pas, comme la symphonie en question, à convaincre la critique ?
Émaillées de nombreuses références, les danses ont un peu l’apparence d’une rétrospective. Rachmaninov ayant initialement imaginé des sous-titres pour chacune des parties, «Matin», «Midi» et «Crépuscule» tout d’abord, et «Midi», «Crépuscule» et «Minuit» ensuite, nous pourrions nous demander si l’œuvre ne tente pas de résumer la carrière du compositeur, derrière les heures pouvant bien sûr se cacher les âges de la vie. Quoi qu’il en soit, il ne faudrait pas accorder trop de valeur à ces considérations autobiographiques. Prokofiev était-il le «Scythe invincible», pour reprendre l’expression du dédicataire de son Troisième Concerto, le poète Constantin Balmont ? Rachmaninov imagina quant à lui un ballet sur les Scythes en 1914-1915, dont quelques idées ont possiblement irrigué ces danses pensées tout d’abord comme «fantastiques», puis comme «symphoniques».
Si elles portent en elles ce premier projet de ballet, puis le désir d’une collaboration chorégraphique avec Kassian Goleïzovski ou Michel Fokine, elles demeurèrent sans autre argument que leurs rythmes de danses et leurs citations. Elles n’en racontent pas moins quelque chose en faisant entendre, dans le finale, le Dies iræ de la Messe grégorienne des défunts et la vieille mélodie russe Béni soit le Seigneur. Les Danses symphoniques sont une sorte de grand bal. De grande fête de plus en plus nostalgique et fantomatique au fur et à mesure que les danseurs sortent de la piste. Et si la dernière danse est aussi macabre qu’optimiste, sans doute était-ce pour introduire, selon les annotations du compositeur, un ultime Alleluia synonyme de rédemption qui resta finalement lettre morte.
– François-Gildas Tual
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