Programme détaillé
Symphonie n° 5, en ut dièse mineur
Première partie
I. Trauermarsch [Marche funèbre] : In gemessen Schritt. Streng. Wie ein Kondukt [D’un pas mesuré. Sévère. Comme une procession funèbre]
II. Stürmisch bewegt. Mit größter Vehemenz [Orageux et animé. Avec la plus grande véhémence]
Deuxième partie
III. Scherzo : Kräftig, nicht zu schnell [Énergique, pas trop rapide]
Troisième partie
IV. Adagietto : Sehr langsam [Très lent]
V. Rondo-finale : Allegro
[75 min]
Distribution
Orchestre national de Lyon
Nikolaj Szeps-Znaider direction
En partenariat avec le Crous.
Introduction
Chaque année depuis trois décennies, l’Auditorium-Orchestre national de Lyon accueille plus de 2000 étudiants pour un concert gratuit. C’est toujours le même bonheur, le même enthousiasme qui passent de la salle à la scène et inversement. Cette saison encore, l’Orchestre national de Lyon met les petits plats dans les grands avec une des symphonies les plus magistrales du répertoire, la Cinquième Symphonie de Gustav Mahler. Le compositeur est un pur Tchèque, puisqu’il naquit en Bohême et grandit en Moravie, embrassant ainsi les deux provinces de la nation tchèque. Il fit carrière à Prague, puis à Budapest, avant de s’installer définitivement à Vienne. «Je suis trois fois étranger sur la terre !, se plaignait-il. Comme natif de Bohême en Autriche, comme Autrichien en Allemagne, comme juif dans le monde entier.» La Cinquième Symphonie, qui démarre par une marche funèbre pour conjurer les temps de tristesse, est un tourbillon de vie. Si Mahler composa le quatrième mouvement, un Adagietto pour cordes, comme un chant d’amour à sa jeune épouse, Alma Schindler, impossible de ne pas y superposer aujourd’hui les images du film de Luchino Visconti Mort à Venise : la lagune, un désir inavouable, la mort.
Mahler, Cinquième Symphonie
Composition : essentiellement à Maiernigg pendant les étés 1901 et 1902, achevée en 1903 (révisions ultérieures jusqu’en 1911).
Création : Cologne, 18 octobre 1904, Orchestre philharmonique de Cologne, sous la direc-tion du compositeur.
Dédicace : à Alma Schindler-Mahler, épouse du compositeur.
Première édition : Peters (Leipzig), 1904 (rééditions ultérieures avec corrections).
Quand Mahler achève la composition de sa Cinquième Symphonie, il vit une période particulièrement faste comme artiste et comme homme. Il dirige d’une autorité quasi dictatoriale l’Opéra impérial de Vienne, et fait une carrière de chef d’orchestre d’envergure internationale. Il compose d’abondance, pendant les mois d’été (seule période de loisir que lui laissent ses responsabilités écrasantes), avec le sentiment d’être parvenu à acquérir «un métier accompli», et ses compositions symphoniques, bien que souvent controversées, créent l’événement lorsqu’elles sont présentées au public. De plus, il vient d’épouser Alma Schindler, jeune femme cultivée et artiste, d’une grande beauté, qui a vingt ans de moins que lui, et qui lui donne bientôt deux petites filles.
«Un métier accompli»
Avec la Cinquième Symphonie, Mahler inaugure une nouvelle manière : les Cinquième, Sixième et Septième Symphonies seront exclusivement instrumentales, délaissant la voix chantée et prenant de la distance par rapport au monde du lied qui imprégnait ses premières symphonies. De plus, l’autonomie du purement musical s’affirme, avec le rejet de tout programme explicite. Du point de vue technique, Mahler a encore assoupli son étonnante pratique du contrepoint orchestral, qui lui permet de combiner entre eux les motifs thématiques les plus hétérogènes, avec une clarté sonore toujours exemplaire. De plus, le phrasé de chaque ligne instrumentale est ciselé dans les moindres détails, ce qui confère à l’ensemble un relief quasi expressionniste.
Bien qu’elle ne comporte pas de programme, la Cinquième Symphonie n’en a pas moins une orientation particulière : de même que sa tonalité est évolutive d’un mouvement à l’autre (d’ut dièse mineur à ré majeur), elle nous donne une expérience à vivre, selon des nécessités expressives impérieuses et irréversibles. Ce parcours sera une affirmation triomphale des forces créatrices de la vie humaine, qui s’accorde avec le sentiment de plénitude et la réussite que vit alors le compositeur.
Cependant, cette symphonie commence par une marche funèbre : d’emblée l’artiste affirme la présence inéluctable de la mort comme point de fuite de toute vie humaine. Sans doute s’est-il souvenu de la grave hémorragie intestinale qui l’a affecté, peu de temps auparavant, à tel point qu’il a eu le sentiment d’avoir perdu «dix ans de sa vie». Au sein même de cette marche solennelle et résignée, des passages agités viennent à plusieurs reprises bousculer ses rythmes obstinés et pesants. Ces ruptures de ton, où des bribes de musiques grotesques ou exagérément grandiloquentes s’affrontent, sont comme un reflet du tumulte de l’existence humaine qui se révolte avec l’énergie du désespoir contre l’inéluctable terme.
Le deuxième mouvement se situe résolument du côté de la vie, dans un caractère emporté et véhément. C’est vraiment une lutte acharnée, pleine de déchirements (avec des réminiscences de la marche funèbre), mais aussi de victoires héroïques. Vers la fin, émerge brièvement un thème de choral triomphal en ré majeur, qui n’est qu’une préfiguration d’un destin attendant encore son accomplissement.
Le vaste scherzo central (sur des rythmes de ländler des campagnes ou de valses urbaines), qui constitue à lui seul la deuxième partie de la symphonie, déborde de vitalité. Mahler se fait ici plus souriant, malicieux, ironique, et nous fait partager son appétit de vivre, qui n’est pas sans conflits ni contradictions ! Il nous entraîne dans un labyrinthe de métamorphoses, tout en conservant la fluidité parfaite de la mesure à trois temps : «[Le morceau] ne contient pas une seule petite cellule qui ne soit broyée et transformée… Chaque note est d’une vitalité radicale, et l’ensemble tourne comme un tourbillon, comme une ronde ou comme la chevelure d’une comète.» Mais «de la confusion apparemment la plus complète doit finalement se dégager, comme dans une cathédrale gothique, un ordre et une harmonie supérieurs*».
Un répit s’imposait donc ensuite : c’est le merveilleux Adagietto, sans doute conçu comme un message d’amour à sa jeune épouse Alma. L’orchestre est réduit à l’ensemble des cordes que constelle une harpe rêveuse. La lenteur extrême du tempo, et surtout un état d’apesanteur, où la tonique initiale tarde à se faire entendre, et où chaque dissonance, retard, note de passage, est étiré à l’extrême, permettent de créer une impression d’extase langoureuse, qui conduit de la douceur intimiste aux accents les plus passionnés.
Le finale renoue avec la joie de vivre tumultueuse et l’ironie du scherzo. Mahler y fait preuve de son génie d’architecte sonore dans l’élaboration d’une grande forme aux multiples détails parfaitement ciselés, où reparaît même un thème de l’Adagietto, dans un caractère complètement transformé. Et à l’apogée de ce mouvement revient en pleine gloire le choral triomphant annoncé au deuxième mouvement, hymne de la puissance créatrice de l’artiste, et victoire conquise sur la hantise de la mort.
– Isabelle Rouard
* Lettre à Natalie Bauer-Lechner, 5 août 1901.
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