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Saison 2021/22

L’aventure commence après le mariage

Entretien avec Nikolaj Szeps-Znaider

Portrait de Nikolaj Szeps-Znaider

Le nouveau directeur musical de l’Orchestre national de Lyon a vu sa saison inaugurale bouleversée par la crise sanitaire, mais n’en a pas moins commencé un travail en profondeur avec les musiciens. Il nous présente les grands enjeux et les temps fort de la saison 2021/2022, sa véritable rencontre avec le public.

Commençons par une question habituellement de politesse, mais prenant tout son sens au terme de cette saison qui devait être votre première devant le public lyonnais, et durant laquelle rien ne s’est passé comme prévu : comment allez-vous ?

Nikolaj Szeps-Znaider : En effet, il y aurait cette année un millefeuille de réponses ! Impossible tout d’abord de ne pas penser à tous mes collègues musiciens qui ne travaillent pas depuis plus d’un an, et sont privés à la fois de leur raison de vivre et de leurs moyens d’existence. Nous sommes privilégiés, dans les orchestres permanents, d’avoir vu nos salaires maintenus et d’avoir retrouvé la scène, même à des cadences très réduites et la plupart du temps sans spectateurs. Ces conditions exceptionnelles m’ont d’ailleurs permis de passer à la fin du printemps et à l’été 2020 beaucoup plus de temps que prévu à Lyon, puisque de nombreux autres engagements étaient annulés. Cela nous a conduits à un travail musical plus profond que d’habitude. Pas nécessairement parce que nous prenions plus de temps de répétitions : les musiciens sont comme les cuisiniers ; on ne reste pas pour rien devant les fourneaux, il faut servir un plat ! Mais parce que nous étions mis au défi, avec les équipes de l’Auditorium, d’imaginer des projets adaptés aux circonstances. Normalement, je suis contraint de m’engager sur ce que je vais diriger dans deux ans, sans avoir la moindre idée de ce que seront mes envies à ce moment-là. En revanche, je sais très bien ce que je voudrais jouer dans deux semaines ! Il n’est évidemment pas possible de construire de manière pérenne sur une telle urgence, mais en retrouvant nos spectateurs, il nous faudra retenir quelques leçons de cette spontanéité, de cette adaptabilité que nous avons découvertes en nous.

Même avec très peu de concerts donnés dans des conditions normales, votre vision de l’orchestre comme directeur musical a-t-elle évolué par rapport à vos premiers engagements de chef invité ?

N. S.-Z. : Le grand artifice des films hollywoodiens, c’est de se terminer par le mariage. Or, c’est le moment où la véritable histoire commence ! On a beau se connaître un peu, la dynamique change. Il y a des hésitations, les musiciens se demandent désormais au quotidien ce que je veux, ce que j’aime, ce que j’attends d’eux. C’est la même chose de mon côté : mes premières impressions s’affinent, se modifient au fil du travail régulier. S’est confirmée celle touchant aux qualités d’écoute que les membres de l’orchestre ont développé entre eux, à leur formidable réactivité. Le public sait, ou devine, combien jouer un instrument à haut niveau est difficile. Mais il n’a peut-être pas toujours conscience de l’importance de l’écoute. Il ne suffit pas d’entendre ce que font les autres dans l’immédiat, il faut maîtriser une gymnastique complexe, où l’on sait, à l’instant où on joue avec le solo de basson, que dans deux mesures on dialoguera avec le pupitre des violoncelles, et dans six mesures, on regardera le chef ! Cette intelligence de l’anticipation distingue les orchestres qui sont non seulement les meilleurs techniquement, mais les plus flexibles, les plus vivants, bref les plus artistes.

Ces découvertes, ou plutôt ces confirmations, ont-elles influé sur la construction de cette nouvelle saison ?

N. S.-Z : Un peu, mais le directeur musical ne construit pas une saison tout seul, sur la seule base de ses envies et de sa fantaisie. C’est un travail d’équipe, qui sollicite également les représentants des musiciens, la direction générale, et les compétences de l’ensemble des équipes administratives. Il s’agit d’inscrire des projets artistiques excitants dans un cadre cohérent, en termes d’équilibres de répertoire, de réponse aux envies du public, de prises de risque vers des directions inhabituelles où on souhaite l’entraîner, d’une vision culturelle et sociale où se retrouvent les nouveaux spectateurs autant que les fidèles… Tout en tenant compte, chaque année, des paramètres économiques, et particulièrement cette saison, des reports auxquels nous nous sommes engagés auprès des artistes qui ont vu leurs concerts annulés durant la pandémie !

Néanmoins, les programmes que vous dirigez réaffirment des axes de répertoire auxquels on vous sait sensible : la musique viennoise et celle d’Europe centrale du classicisme à nos jours. Davantage que la Scandinavie où vous êtes né, ou la Russie où vous avez beaucoup travaillé…

N. S.-Z. : Je suis un mélange de tant d’identités européennes… Le Danemark par ma naissance, les juifs d’Allemagne, de Pologne et d’Ukraine dans mon ascendance, et Vienne au travers de mon éducation. J’y ai vécu mes années de jeune homme, d’étudiant, cette période décisive en dix-huit et trente ans où les attaches se nouent autant par la force du sentiment que de la raison. Les structures germaniques du langage musical élaborées dans ce creuset viennois avec Haydn, Mozart et Beethoven au tournant des XVIIIe et XIXe siècles sont la grammaire de base de toute la musique occidentale qui est venue ensuite – même chez Berlioz, même chez Grieg ! Mais Vienne, c’est aussi cette dualité entre l’Empire des Habsbourg et le bouillonnement des peuples slaves, l’ambivalence entre la vitalité et les dérives du nationalisme, ce chant irrésistible de Smetana ou Dvořák que nous mettons à l’honneur cette saison. Et, bien sûr, le vertige mahlérien, cette vision du cosmos qui précède la destruction et la perte irréparable.

Vous êtes, j’imagine, un grand lecteur de Zweig et de Freud ?

N. S.-Z. : Très peu du second. Mais Zweig ! À la grille de lecture psychanalytique, je préfère de loin sa finesse d’observation, son art de faire vibrer notre corde nostalgique tout en posant un regard sans complaisance sur des phénomènes historiques et politiques majeurs. Tout aurait pu prendre un tour si différent, en ces dernières décennies du vieux monde. On sentait poindre la liberté sous les ors du l’empire, les aspirations démocratiques et les syndicats se développaient, la modernité mécanique transformait la ville et la vie de façon sensible, visuelle, sonore, olfactive… Après la catastrophe de la première guerre mondiale, le ressort créatif était encore là, et nous a offert un dernier crépuscule extraordinaire, avant que la barbarie ne vienne tout ruiner.

Si elle est née à Graz, Olga Neuwirth, compositrice en résidence à partir de cette saison, partage avec vous cette formation viennoise…

N. S.-Z. : … et le même héritage familial complexe. Sa musique joue avec les ambiguïtés relatives à l’identité. Le concept d’ordre structurant le chaos est au cœur de son œuvre, mais pas d’une façon qui écrase. Elle semble partir d’un collage entre des éléments disparates, des sonorités inhabituelles qui ne devraient pas fonctionner ensemble, mais entre lesquelles elle établit une harmonie, une unité. Ce faisant, elle poursuit et renouvelle le principe même de la musique symphonique, qui est ni plus ni moins qu’une incarnation sonore de la catharsis des grecs anciens : nous sommes allégés et libérés par la traversée des passions désordonnées dont procèdera un équilibre nouveau. Si elle y parvient aussi bien, c’est aussi, à mon sens, parce qu’elle ne renonce jamais à la tonalité comme centre de gravité, aussi dissimulée soit-elle. Je crois au caractère fécond du jeu avec les limites du langage tonal, plutôt qu’à sa suspension totale.

Les compositrices sont d’ailleurs très présentes au fil de la saison, grandes figures de notre temps comme Kaija Saariaho, nouveaux visages tels Silvia Colasanti ou Lara Morciano, créatrices plus ou moins bien traitées par l’histoire, comme Clara Schumann, Grażyna Bacewicz, Mel Bonis… S’agissait-il pour vous d’une dimension importante ?

N. S.-Z. : Le plus important me semble de ne pas avoir une approche dogmatique, mais en prise avec notre temps. Je crois à cent pour cent à l’égalité des chances, mais elle ne garantit en rien l’égalité des résultats, et seuls ces derniers doivent compter au moment de proposer une œuvre au public. Il faut admettre sans faux-semblant que, pendant des siècles, nous avons sacrifié dans la plupart des domaines le talent de la moitié de l’humanité. Et qu’afin de corriger durablement cette perte, nous devons surcorriger pendant un temps. On ne peut pas inventer de grandes compositrices du passé qui n’existeraient pas, mais on se doit de rechercher et de mettre en lumière les talents qui, à travers les siècles, ont franchi les obstacles mais ont ensuite été victimes de l’oubli. De même, il serait humiliant pour une artiste de la jouer simplement parce qu’elle est une femme, mais nous avons la mission d’aider les jeunes créatrices qui arrivent aujourd’hui sur nos scènes, dans un contexte qui change à toute vitesse, mais où l’évolution des mentalités est loin d’être achevée.

Surcorriger constitue en effet une réponse pratique, sur un terrain suscitant beaucoup de développements théoriques et de polémiques. Peut-elle également s’appliquer sur celui de la diversité, où l’orchestre symphonique rencontre aussi un défi sociétal, tant dans sa composition qu’au travers de son public ?

N. S.-Z. : Nous avons, malheureusement, un grand talent en Europe pour nous emparer de ce que la pensée américaine a de plus contestable. Je suis violemment opposé à l’idée que nous ne devrions plus jouer Beethoven parce qu’il représenterait l’oppression par le mâle blanc – c’est d’ailleurs historiquement absurde. Les œuvres d’art n’appartiennent pas à leurs créateurs, a fortiori quand ils ne sont plus de ce monde ; elles sont la propriété de l’humanité entière. J’ai exactement la même approche de Wagner, bien que ses écrits antisémites me répugnent. On ne fonde pas un répertoire sur un code moral, de même qu’on ne rassemble pas les groupes d’excellence au sein d’une société suivant un principe de représentation proportionnelle. Vous imaginez l’équipe de France de football recrutée de cette façon ? On prend les meilleurs, c’est tout. Ce qui suppose que tous les enfants aient les mêmes chances, et c’est bien tout le défi que doivent relever nos systèmes éducatifs. Là aussi, s’impose la nécessité pratique de surcorriger en concentrant les moyens et l’attention en direction des populations qui bénéficient de moins d’opportunités. Et nous, orchestres, avons un rôle particulier à jouer, parce que le cadre scolaire ne peut pas tout. Je suis convaincu que notre futur est aussi celui d’éducateurs. La crise sanitaire m’a particulièrement frustré en retardant cette prise de contact avec le public, et particulièrement les plus jeunes. Mais elle a aussi souligné, dans la profonde misère spirituelle qu’elle creusait en chacun de nous, le rôle irremplaçable de la culture. Je suis impatient de rouvrir les portes de l’Auditorium, mais peut-être plus encore de sortir de nos murs à la rencontre de chacun.

Propos recueillis par Vincent Agrech.