Notes de programme

King Arthur

Sam. 18 nov. 2023

Gabriel Consort and Play

Retour au concert du sam. 18 nov. 2023

King Arthur, the British Worthy 
[Le roi Arthur, le preux Britannique]

«Dramatick opera» (semi-opera) en cinq actes

Texte : John Dryden (1631-1700)
Musique : Henry Purcell (1659-1695)

Création : Londres, mai ou juin 1691, Dorset Garden Theatre

Version de concert.

Durée : 1h40 + entracte. 

Déroulement détaillé

First music

1. Aire1
2. Minuett1

Second music

3. Hornpipe1
4. Scotch Aire1

Overture

5. Overture
6. Aire 

Acte I

Le sacrifice

7. Woden, first to thee / We have sacrific’d (basse, ténor et chœur)
8. The white horse neigh’d aloud / To Woden thanks we render (contreténor, ténor et chœur)
9. The lot is cast / Brave souls (soprano et chœur)
10. I call you all to Woden’s hall / To Woden’s hall, all (contreténor et chœur)

Chant de victoire

11. Prélude / Come if you dare, our trumpets sound (ténor et chœur)
12. Trumpet tune 

Acte II

Philidel guide les Bretons dans la nuit 

13. Prélude – Aire
14. Hither this way (Philidel, chœur des esprits de Philidel / chœur des esprits de Grimbald)
15. Let not a moonborn elf mislead ye (Grimbald) 
16. Hither this way (Philidel, chœur des esprits de Philidel / chœur des esprits de Grimbald)
17. Come, follow me (Philidel, esprits de Philidel et chœur)

Divertissement pastoral 

18. Prélude / How blest are shepherds (Premier Berger et chœur)
19. Symphonie / Shepherd, shepherd, leave decoying (les deux Bergères)
20. Come, shepherds, lead up a lively measure (chœur de bergers et bergères) / Hornpipe
21. Second act tune : Rondeau2

Acte III

Masque du Génie du froid

22. Prélude 
23. What ho, thou Genius of this isle ! (Cupidon)
24. Prélude / What power art thou (le Génie du froid)
25. Thou doting fool, forbear (Cupidon) 
26. Great Love, I know thee now (le Génie du froid)
27. No part of my dominion shall be waste (Cupidon) 
28. See, see, we assemble (chœur du Peuple du Froid) / Danse
29. Prélude
30. ‘Tis I that have warm’d ye (Cupidon et chœur)
31. Sound a parley (Cupidon et le Génie du froid)
32. ‘Tis Love that has warm’d us (chœur)

Acte IV

Divertissement de l’amour

34. Soft Musick – Aire3
35. Two daughters of this aged stream are we (les deux Sirènes)
36. Passacaglia : How happy the lover (soli et chœur)
37. Dialogue : You say, ‘tis Love creates the pain (He & She)
38. Fourth act tune : Hornpipe

Acte V

Masque final 

39. Prélude : Rondeau4
40. Prélude / Ye blust’ring brethren (Éole) 
41. Symphonie
42. Round thy coasts (la Néréide et chœur)
43. For folded flocks (les trois Bergers)
44. Your hay it is mow’d (Comus) 
45. Fairest Isle (Vénus)
46. Tune for Trumpets5
47. Sound Heroes, your brazen trumpets sound! (la Renommée) / Chœur pour Britania et saint Georges5

---------------------

Musiques empruntées à d’autres musiques de scène de Purcell : 
1 Amphitryon (1690)
2 Distress’d Innocency (1690)
3 Bonduca (1695)
4 The Old Bachelor (1691) 
Dioclesian (1690)
 

Distribution

Gabrieli Consort & Players
Paul McCreesh 
direction

King Arthur

Élaborez une intrigue aux sources plus légendaires qu’historiques exaltant la gloire de la vieille Angleterre, opposant un mythique roi britannique chrétien, brave et loyal, à son rival saxon et païen, prompt à tromper son ennemi par des stratagèmes diaboliques. Doublez l’intrigue guerrière d’une rivalité amoureuse pour une jeune fille pure. Faites assister le héros de chaque camp, aussi bien le païen que le chrétien, par des magiciens aux pouvoirs surnaturels. Faites surgir elfes et génies, divinités mythologiques et allégories, scènes grandioses et décors enchantés, trompettes glorieuses et agrestes hautbois, danses, airs et chœurs délicatement ouvragés, et vous obtiendrez un succès auprès du grand public qui ne s’est pas démenti depuis sa création !

Un genre original : le semi-opéra

Les artisans de ce cocktail dans la plus pure tradition baroque sont deux gloires artistiques du temps : le poète et dramaturge John Dryden (1631-1700), à l’apogée de sa carrière, et Henry Purcell, compositeur officiel de la cour et de la Chapelle royale qui se tournait alors de plus en plus vers le théâtre. Dryden recycle un ancien projet, à l’origine conçu pour le roi Charles II, pour en faire ce qu’il intitule un «dramatic opera», genre autochtone alors à la mode, connu aussi sous l’appellation de semi-opera. Il s’agit d’une œuvre mi-parlée mi-chantée où les personnages principaux sont tenus par des acteurs, et où les chanteurs sont cantonnés à des rôles secondaires, à quelques exceptions près. En effet, attachés à leur brillante tradition théâtrale et aux comédiens célèbres qui la défendaient, les Anglais se montrèrent longtemps réticents à accepter qu’une action dramatique puisse être représentée entièrement en musique, sans y perdre sa vraisemblance et son intelligibilité. C’est pourquoi, à la différence de l’Italie et de la France, l’opéra ne s’imposa que tardivement en territoire britannique.

Dans un semi-opera, la musique intervient seulement lorsque l’action la justifie : rituel religieux, cérémonie ou divertissement pour honorer ou distraire un personnage (sous forme de «masque», théâtre dans le théâtre), intermède pastoral, incantations magiques, scène de folie, interventions surnaturelles, descentes de divinités mythologiques, ou plus simplement, sérénades, chansons à boire, chants de marins ou berceuses… Le dramaturge s’ingénie à introduire dans l’intrigue autant de situations propices aux interventions musicales, intégrées à l’action et source de variété expressive.

L’intrigue élaborée par Dryden pour King Arthur traite la légende avec fantaisie : il n’est point question de la quête du Graal ni des chevaliers de la Table ronde. Arthur n’est pas l’époux de la reine Guenièvre, et seul le personnage de Merlin, réduit au rôle de magicien au service d’Arthur, est un élément rescapé du cycle légendaire original. 

De nos jours, on a tenté de remettre intégralement en scène le texte de Dryden en version scénique, mais si l’on préfère ne pas suivre toutes les péripéties du drame, la qualité et la densité de la musique de Purcell permettent d’apprécier celle-ci dans une version de concert qui juxtapose les épisodes musicaux. Dans ce cas, on n’entendra jamais la voix d’Arthur, de sa fiancée Emmeline, jeune fille aveugle, de l’enchanteur Merlin, du roi saxon Oswald et de son magicien Osmond, ni de leurs compagnons et serviteurs, tous rôles parlés. Les personnages chantants sont des prêtres et guerriers (acte I), des bergers (acte II), le dieu Cupidon et le Génie du froid (acte III), des sirènes, nymphes et sylvains (acte IV) et, pour finir, un cortège de dieux et d’allégories convoqués par Merlin dans le divertissement final du cinquième acte (Éole, Pan, les Néréides, Comus, Vénus…). Seuls deux personnages dont le rôle dramatique est actif mais qui sont d’essence surnaturelle font alterner expression parlée et chantée : ce sont Philidel (soprano), un esprit de l’air qui choisit de servir le camp d’Arthur, et Grimbald (basse), esprit de la terre au service du magicien Osmond, dans le camp des «méchants».

Reconstitution

Lors de sa création dans le plus grand théâtre commercial de Londres, King Arthur recueillit un très grand succès. L’ouvrage bénéficia ensuite de nombreuses reprises pendant plus d’un siècle. La partition ne fut pas alors publiée, et le manuscrit autographe de Purcell a disparu, ce qui fait que notre connaissance de l’œuvre ne provient que de nombreuses sources disparates et fragmentaires. Les copies manuscrites réalisées du temps de Purcell et après sa mort, qui parfois divergent, révèlent combien un matériel scénique est sujet à modifications au fil des reprises. D’autres questions subsistent, concernant les divergences entre le livret de Dryden, publié avant les représentations, et la version de Purcell (certaines scènes n’ont pas été mises en musique, ou leur musique a été perdue). Par ailleurs, aucune des musiques instrumentales introduisant le spectacle ou jouées pendant les entractes n’a survécu en manuscrit.

Il est donc illusoire d’espérer reconstituer une version Urtext de l’œuvre créée en 1691. Cependant, les Gabrieli Consort & Players, qui interprètent ce répertoire depuis un quart de siècle, ont opéré des choix, fixé des intuitions nées d’une longue pratique, pour aboutir à une version qui tente d’être satisfaisante tant musicalement que dramatiquement, dans une réalisation aussi vivante et spontanée que possible. Certaines sections du fort hétérogène divertissement final ont été déplacées selon une logique dramatique, des ajouts de moindre qualité, vraisemblablement apocryphes, ont été supprimés et substitués par d’autres musiques de Purcell. Enfin, les pages orchestrales ont été restituées en puisant dans une anthologie posthume publiée en 1697 par la veuve de Purcell, A Collection of Ayres Compos’d for the Theatre, qui réunit les principales pièces instrumentales tirées de ses musiques de scènes.

Au fil de l’intrigue

Ouverture

Du temps de Purcell, les spectacles théâtraux commençaient généralement par de la musique instrumentale, jouée pendant que s’installaient les spectateurs, formant une sorte de suite d’airs et de danses (first music, second music) précédent l’ouverture proprement dite. 

Acte I

La première intervention musicale, au premier acte, est une scène de sacrifice païen : les Saxons se livrent à un rituel pour se concilier leurs dieux Woden (Wotan), Thor et Freya : trois chevaux et six victimes humaines, dont on loue la bravoure, sont offertes en holocauste! Le ton est donc grave et solennel, notamment dans les interventions initiales du chœur. Mais après l’action de grâce, le temps des libations est venu : le peuple est invité au palais de Woden pour rire, danser et boire «the juice, that makes the Britons bold» [le breuvage qui donne de l’audace au Bretons]. Le chœur conclusif, dansant et chaloupé, est donc une véritable chanson à boire !

Mais le sort a mal tourné pour les Saxons : lors d’une bataille éclair, ce sont les Bretons qui sont victorieux. Une trompette glorieuse annonce leur triomphe, chanté par un ténor rejoint par le chœur, sur un ton bravache imitant les fanfares et le roulement redoublé des tambours.

Acte II

Au début de l’acte II, Merlin recrute l’esprit aérien Philidel et lui donne la mission de guider Arthur et ses compagnons, à la poursuite de l’armée ennemie en déroute. En effet, Grimbald, esprit malfaisant au service des Saxons, tente de les égarer dans les marécages. Purcell scinde le chœur en deux groupes d’esprits qui s’opposent, indiquant chacun une direction différente («this way», par ici !) en une réjouissante scène finement ciselée et pleine d’humour. 

La seconde scène chantée de l’acte II est un divertissement pastoral offert à Emmeline, pour la faire patienter en attendant le retour de son fiancé Arthur. Purcell créée une musique d’une suavité sans égale (couplets du ténor repris par le chœur) pour évoquer l’amour sans nuage que vivent les bergers, invitant «les radieuses nymphes de Bretagne» à profiter de leur jeunesse en cédant à leurs avances. Mais deux bergères répliquent vertement : pas d’amusement avant un contrat de mariage en bonne et due forme, sinon, ce seront encore les femmes qui en subiront les conséquences ! Un chœur et une danse d’allure populaire en forme de hornpipe concluent joyeusement cet épisode qui, dans la pièce, était suivi de l’enlèvement d’Emmeline par le chef saxon Oswald, dans le but de se venger d’Arthur. 

Acte III

Les Bretons sont en proie aux sortilèges jetés dans la forêt par le magicien Osmond. Arthur retrouve brièvement Emmeline (qui grâce à un philtre de Merlin recouvre la vue pour découvrir le visage de son amoureux), mais il doit la quitter rapidement pour retourner combattre les ennemis. Le libidineux Osmond surgit alors, et essaie de l’abuser. Emmeline ne ressent qu’effroi et dégoût. Osmond fait alors usage de sa magie pour convoquer Cupidon dans un paysage glacé : l’Amour saura bien lui montrer comment il parvient à réchauffer les plus froides créatures ! 

La musique reprend, avec Cupidon qui essaie de réveiller le Génie du Froid des limbes glacés où il git de toute éternité. Le génie se dresse peu à peu pour chanter, d’un souffle oppressé de frissons, un air dont la tessiture s’élève progressivement jusqu’à un aigu déchirant, puis retombe ensuite dans l’immobilité glacée. Cette page est l’une des plus célèbres de Purcell, et elle est entrée dans notre pop-culture, de la version hallucinée de Klaus Nomi, ou celle de Sting, au générique de la série The Crown (Hans Zimmer), qui s’inspire de ses harmonies chromatiques et tourmentées. Mais Cupidon revient à la charge et réussit à réchauffer le Génie, puis le Peuple du Froid qui chante d’abord en grelottant (notes répétées inspirées du «Chœur des Trembleurs» d’Isis de Lully), puis à pleine voix : «C’est l’amour qui nous réchauffe

Pourtant, malgré cet exemple éloquent, Emmeline ne cédera pas à son ravisseur. 

Acte IV

Arthur est en proie aux maléfices répandus dans la forêt par le magicien Osmond pour l’empêcher de retrouver Emmeline. Une première tentation surgit, avec un duo sensuel de sirènes dénudées qui l’invitent à se baigner avec elles dans la rivière enchantée. Puis nymphes et sylvains dansent et chantent les plaisirs de l’amour en une vaste passacaille inspirée du modèle lullyste (cinquante-neuf variations sur la même formule de basse obstinée !). Une saynète en dialogue, badinage entre deux amoureux, complète ce divertissement. Mais Arthur résistera aux plus retors stratagèmes. 

Acte V

On assiste au combat singulier entre Oswald et Arthur, dont l’enjeu est Emmeline et le royaume. Arthur est victorieux et les Saxons se rendent. Arthur, magnanime, fait grâce à Oswald. Merlin prophétise la gloire et la prospérité de la Bretagne, et l’union future des Bretons et des Saxons en un seul peuple en paix. En l’honneur d’Arthur, l’enchanteur commande un divertissement final, où les divinités chantent la gloire de Britannia, «la plus belle des îles» : Éole calme les vents, trois bergers louent les riches prairies où paissent des moutons dont la laine est la meilleure du monde. Comus invite les paysans à fêter la fin des moissons (réjouissante chanson à boire à la gloire d’Old England !). Puis c’est Vénus en personne qui chante avec la plus grande suavité l’air célèbre «Fairest Isle». Enfin, au son brillant de la trompette, la Renommée puis le chœur chantent la gloire de Saint Georges, saint patron de la Grande-Bretagne.

– Isabelle Rouard

Le Gabrieli Consort

Chanteurs

Anna Dennis*, Mhairi Lawson* et Jessica Cale* sopranos
Jeremy Budd* et Chris Fitzgerald Lombard ténors aigus
Matthew Long* et Tom Castle ténors
Marcus Farnsworth* et Ashley Riches* basses

* Solistes

Orchestre

Catherine Martin, Julia Black, Holly Harman, Persephone Gibbs, Ellen O'Dell et Sarah Bealby-Wright violon
Rachel Byrt et Stefanie Heichelheim alto
Christopher Suckling et Anna Holmes basse de violon
Joel Raymond et Oonagh Lee hautbois et flûte à bec
Zoe Shevlin basson
Jean-Francois Madeuf trompette
Jan Waterfield clavecin
Paula Chateauneuf théorbe et guitare
Fred Jacobs théorbe