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Programme détaillé
SEA PICTURES, op. 37
[Images de la mer]
I. Sea Slumber Song [Berceuse de la mer]
Poème de Roden Noel
II. In Haven (Capri) [Dans le havre (Capri)]
Poème de Caroline Alice Elgar, épouse du compositeur
III. Sabbath Morning at Sea [Matin de sabbat en mer]
Poème d’Elizabeth Barrett Browning
IV. Where Corals Lie [Là où reposent les coraux]
Poème de Richard Garnett
V. The Swimmer [Le Nageur]
Poème d’Adam Lindsay Gordon
[23 min]
--- Entracte ---
Symphonie n° 5, en ut dièse mineur
Première partie
I. Trauermarsch [Marche funèbre] : In gemessen Schritt. Streng. Wie ein Kondukt [D’un pas mesuré. Sévère. Comme une procession funèbre]
II. Stürmisch bewegt. Mit größter Vehemenz [Orageux et animé. Avec la plus grande véhémence]
Deuxième partie
III. Scherzo : Kräftig, nicht zu schnell [Énergique, pas trop rapide]
Troisième partie
IV. Adagietto : Sehr langsam [Très lent]
V. Rondo-finale : Allegro
[75 min]
Distribution
Orchestre national de Lyon
Nikolaj Szeps-Znaider direction
Catriona Morison mezzo-soprano
Concert enregistré par Radio Classique (son) pour une diffusion ultérieure sur les ondes de Radio Classique, ainsi que par Séquence (vidéo).
Dans le cadre de Česko, la saison tchèque de l’Auditorium-Orchestre national de Lyon.
Introduction
Avec ses Sea Pictures [Marines], Sir Edward Elgar nous offre l’un des plus beaux cycles de mélodies du répertoire anglais. La composition débuta en février 1899 juste après celle des illustres Variations Enigma, la première audition ayant lieu au mois d’octobre suivant dans le cadre du Festival de Norwich. Elgar construit ce cycle de cinq mélodies autour de Love Alone Will Stay, une courte pièce composée en 1897 sur un poème de sa bien-aimée épouse Alice et rebaptisée Au havre (Capri). Une berceuse, une terrible tempête, un port, le large : une vie entière se résume au fil des marées. Ce périple nous conduit jusqu’à la Cinquième Symphonie de Gustav Mahler. Le compositeur est un pur Tchèque, puisqu’il naquit en Bohême et grandit en Moravie, embrassant ainsi les deux provinces de la nation tchèque. Il fit carrière à Prague, puis à Budapest, avant de s’installer définitivement à Vienne. «Je suis trois fois étranger sur la terre !, se plaignait-il. Comme natif de Bohême en Autriche, comme Autrichien en Allemagne, comme juif dans le monde entier.» La Cinquième Symphonie (1901-1902), qui démarre par une marche funèbre pour conjurer les temps de tristesse, est un tourbillon de vie. Si Mahler composa le quatrième mouvement, un Adagietto pour cordes, comme un chant d’amour à sa jeune épouse, Alma Schindler, impossible de ne pas y superposer aujourd’hui les images du film de Luchino Visconti Mort à Venise : la lagune, un désir inavouable, la mort.
Elgar, Sea Pictures
Composition : 1897-1899.
Création : Festival de Norwich, 5 octobre 1899, par Clara Butt (contralto), sous la direction du compositeur.
Edward Elgar achève les Sea Pictures au moment où il accède enfin à la célébrité, grâce à la création triomphale des Variations Enigma à Londres, le 19 juin 1899. Ce quasi-autodidacte, jusqu’alors peu connu et guère joué, incarne dorénavant le renouveau de la musique anglaise. Pour son unique cycle de mélodies avec orchestre, commandé par le Festival de Norwich, il choisit, non d’unifier sa partition autour d’un même poète (comme cela se fait souvent dans le cas de cycles vocaux), mais de mettre en musique cinq écrivains différents, dont deux femmes : respectivement Roden Noel (1834-1894), sa propre épouse Alice Elgar (1848-1920), Elizabeth Barrett Browning (1806-1861), Richard Garnett (1835-1906) et Adam Lindsay Gordon (1833-1870). En fait, il avait pris comme point de départ Love Alone Will Stay, mélodie pour voix et piano sur un poème d’Alice, écrite deux ans plus tôt : révisée et orchestrée, elle devient In Haven, la deuxième des «Images de la mer».
Composés dans un village du Herefordshire, proche de la frontière avec le pays de Galles et à quelque distance de l’océan, les Sea Pictures ne s’attachent pas à la mer pour elle-même : celle-ci est un paysage sur lequel le poète projette ses états d’âme, l’image d’un idéal inaccessible ou, dans la troisième pièce, une métaphore religieuse. La houle marine, parfois déchaînée, accompagne une méditation sur la mort ou l’expression de la passion amoureuse, l’effusion se teintant souvent de mélancolie. Seul In Haven (n° 2), composé deux ans avant les autres songs, diffuse une lumière sans voile. The Swimmer (n° 5) ose un ton plus extraverti : le dernier numéro oscille entre douleur tempétueuse et félicité, avant de dissiper les ombres pour conclure avec éclat. Un orchestre dense, aux couleurs changeantes, enveloppe la partie vocale qui adopte souvent un ton de récitatif mélodique avant d’évoluer vers un lyrisme chaleureux : on pense à Wagner, en particulier dans Sabbath Morning at Sea où se glissent des souvenirs des Maîtres Chanteurs de Nuremberg. Comme d’autres œuvres des années 1890, les Sea Pictures portent la marque de l’influence du compositeur allemand, dont Elgar avait notamment vu Tristan et Isolde, Les Maîtres Chanteurs et Parsifal à Bayreuth en 1892, et la Tétralogie à Munich en 1893.
Née Caroline Alice Roberts, la future épouse du compositeur reçoit une excellente éducation générale et musicale. Écrivaine, elle publie des poèmes (Elgar en mettra une dizaine en musique) et le roman Marchcroft Manor (1882). En 1886, elle devient l’élève d’Elgar, avec lequel elle se fiance deux ans plus tard, puis se marie en 1889. Sa famille désapprouve l’union, en partie en raison de la différence de milieu social : le père d’Alice est officier supérieur dans l’armée britannique, celui d’Elgar accordeur de piano, violoniste, organiste et propriétaire d’un magasin de musique (en 1904, le compositeur sera cependant anobli, son épouse devenant Lady Elgar). De religion anglicane, alors qu’Edward est catholique, Alice est plus âgée que lui de presque neuf ans, ce qui motive également l’opposition des parents. Durant leur mariage, elle le conseille, le soutient et l’encourage et, pour ce faire, abandonne sa propre activité artistique : «Pour n’importe quelle femme, s’occuper d’un génie constitue l’œuvre de toute une vie», écrit-elle dans son journal intime en 1914. Un dévouement dont Elgar est conscient. À la disparition d’Alice, emportée par un cancer en 1920, il confie : «Tout ce que j’ai accompli, je le lui dois, et je suis désormais un homme triste et brisé.»
– H. C.
Mahler, Cinquième Symphonie
Composition : essentiellement à Maiernigg pendant les étés 1901 et 1902, achevée en 1903 (révisions ultérieures jusqu’en 1911).
Création : Cologne, 18 octobre 1904, Orchestre philharmonique de Cologne, sous la direction du compositeur.
Dédicace : à Alma Schindler-Mahler, épouse du compositeur.
Première édition : Peters (Leipzig), 1904 (rééditions ultérieures avec corrections).
Quand Mahler achève la composition de sa Cinquième Symphonie, il vit une période particulièrement faste comme artiste et comme homme. Il dirige d’une autorité quasi dictatoriale l’Opéra impérial de Vienne, et fait une carrière de chef d’orchestre d’envergure internationale. Il compose d’abondance, pendant les mois d’été (seule période de loisir que lui laissent ses responsabilités écrasantes), avec le sentiment d’être parvenu à acquérir «un métier accompli», et ses compositions symphoniques, bien que souvent controversées, créent l’événement lorsqu’elles sont présentées au public. De plus, il vient d’épouser Alma Schindler, jeune femme cultivée et artiste, d’une grande beauté, qui a vingt ans de moins que lui, et qui lui donne bientôt deux petites filles.
«Un métier accompli»
Avec la Cinquième Symphonie, Mahler inaugure une nouvelle manière : les Cinquième, Sixième et Septième Symphonies seront exclusivement instrumentales, délaissant la voix chantée et prenant de la distance par rapport au monde du lied qui imprégnait ses premières symphonies. De plus, l’autonomie du purement musical s’affirme, avec le rejet de tout programme explicite. Du point de vue technique, Mahler a encore assoupli son étonnante pratique du contrepoint orchestral, qui lui permet de combiner entre eux les motifs thématiques les plus hétérogènes, avec une clarté sonore toujours exemplaire. De plus, le phrasé de chaque ligne instrumentale est ciselé dans les moindres détails, ce qui confère à l’ensemble un relief quasi expressionniste.
Bien qu’elle ne comporte pas de programme, la Cinquième Symphonie n’en a pas moins une orientation particulière : de même que sa tonalité est évolutive d’un mouvement à l’autre (d’ut dièse mineur à ré majeur), elle nous donne une expérience à vivre, selon des nécessités expressives impérieuses et irréversibles. Ce parcours sera une affirmation triomphale des forces créatrices de la vie humaine, qui s’accorde avec le sentiment de plénitude et la réussite que vit alors le compositeur.
Cependant, cette symphonie commence par une marche funèbre : d’emblée l’artiste affirme la présence inéluctable de la mort comme point de fuite de toute vie humaine. Sans doute s’est-il souvenu de la grave hémorragie intestinale qui l’a affecté, peu de temps auparavant, à tel point qu’il a eu le sentiment d’avoir perdu «dix ans de sa vie». Au sein même de cette marche solennelle et résignée, des passages agités viennent à plusieurs reprises bousculer ses rythmes obstinés et pesants. Ces ruptures de ton, où des bribes de musiques grotesques ou exagérément grandiloquentes s’affrontent, sont comme un reflet du tumulte de l’existence humaine qui se révolte avec l’énergie du désespoir contre l’inéluctable terme.
Le deuxième mouvement se situe résolument du côté de la vie, dans un caractère emporté et véhément. C’est vraiment une lutte acharnée, pleine de déchirements (avec des réminiscences de la marche funèbre), mais aussi de victoires héroïques. Vers la fin, émerge brièvement un thème de choral triomphal en ré majeur, qui n’est qu’une préfiguration d’un destin attendant encore son accomplissement.
Le vaste scherzo central (sur des rythmes de ländler des campagnes ou de valses urbaines), qui constitue à lui seul la deuxième partie de la symphonie, déborde de vitalité. Mahler se fait ici plus souriant, malicieux, ironique, et nous fait partager son appétit de vivre, qui n’est pas sans conflits ni contradictions ! Il nous entraîne dans un labyrinthe de métamorphoses, tout en conservant la fluidité parfaite de la mesure à trois temps : «[Le morceau] ne contient pas une seule petite cellule qui ne soit broyée et transformée… Chaque note est d’une vitalité radicale, et l’ensemble tourne comme un tourbillon, comme une ronde ou comme la chevelure d’une comète.» Mais «de la confusion apparemment la plus complète doivent finalement se dégager, comme dans une cathédrale gothique, un ordre et une harmonie supérieurs*».
Un répit s’imposait donc ensuite : c’est le merveilleux Adagietto, sans doute conçu comme un message d’amour à sa jeune épouse Alma. L’orchestre est réduit à l’ensemble des cordes que constelle une harpe rêveuse. La lenteur extrême du tempo, et surtout un état d’apesanteur, où la tonique initiale tarde à se faire entendre, et où chaque dissonance, retard, note de passage, est étiré à l’extrême, permettent de créer une impression d’extase langoureuse, qui conduit de la douceur intimiste aux accents les plus passionnés.
Le finale renoue avec la joie de vivre tumultueuse et l’ironie du scherzo. Mahler y fait preuve de son génie d’architecte sonore dans l’élaboration d’une grande forme aux multiples détails parfaitement ciselés, où reparaît même un thème de l’Adagietto, dans un caractère complètement transformé. Et à l’apogée de ce mouvement revient en pleine gloire le choral triomphant annoncé au deuxième mouvement, hymne de la puissance créatrice de l’artiste, et victoire conquise sur la hantise de la mort.
– Isabelle Rouard
* Lettre à Natalie Bauer-Lechner, 5 août 1901.
Sea Pictures : poèmes en anglais
I. Sea Slumber Song
Poème de Roden Noel
Sea-birds are asleep,
The world forgets to weep,
Sea murmurs her soft slumber-song
On the shadowy sand
Of this elfin land;
“I, the Mother mild,
Hush thee, O my child,
Forget the voices wild!
Isles in elfin light
Dream, the rocks and caves,
Lull’d by whispering waves,
Veil their marbles bright.
Foam glimmers faintly white
Upon the shelly sand
Of this elfin land;
Sea-sound, like violins,
To slumber woos and wins,
I murmur my soft slumber-song,
Leave woes, and wails, and sins,
Ocean’s shadowy might
Breathes good night,
Good night!”
II. In Haven (Capri)
Poème d’Alice Elgar
Closely let me hold thy hand,
Storms are sweeping sea and land;
Love alone will stand.
Closely cling, for waves beat fast,
Foam-flakes cloud the hurrying blast;
Love alone will last.
Kiss my lips, and softly say:
Joy, sea-swept, may fade to-day;
Love alone will stay.
III. Sabbath Morning at Sea
Poème d’Elizabeth Barrett Browning
The ship went on with solemn face;
To meet the darkness on the deep,
The solemn ship went onward.
I bowed down weary in the place;
For parting tears and present sleep
Had weighed mine eyelids downward.
The new sight, the new wondrous sight!
The waters around me, turbulent,
The skies, impassive o’er me,
Calm in a moonless, sunless light,
As glorified by even the intent
Of holding the day glory!
Love me, sweet friends, this Sabbath day.
The sea sings round me while ye roll
Afar the hymn, unaltered,
And kneel, where once I knelt to pray,
And bless me deeper in your soul
Because your voice has faltered.
And though this sabbath comes to me
Without the stolèd minister,
And chanting congregation,
God’s Spirit shall give comfort. He
Who brooded soft on waters drear,
Creator on creation.
He shall assist me to look higher,
He shall assist me to look higher,
Where keep the saints, with harp and song,
An endless… sabbath morning,
An endless sabbath morning,
And, on that sea commixed with fire,
And that sea commixed with fire,
Oft drop their eyelids raised too long
To the full Godhead’s burning.
The full Godhead’s burning.
IV. Where corals lie
Poème de Richard Garnett
The deeps have music soft and low
When winds awake the airy spry,
It lures me, lures me on to go
And see the land where corals lie.
By mount and mead, by lawn and rill,
When night is deep, and moon is high,
That music seeks and finds me still,
And tells me where the corals lie.
Yes, press my eyelids close, ‘tis well,
But far the rapid fancies fly
The rolling worlds of wave and shell,
And all the lands where corals lie.
Thy lips are like a sunset glow,
Thy smile is like a morning sky,
Yet leave me, leave me, let me go
And see the land where corals lie.
V. The Swimmer
Poème d’Adam Lindsay Gordon
With short, sharp violent lights made vivid,
To southward far as the sight can roam ;
Only the swirl of the surges livid,
The seas that climb and the surfs that comb.
Only the crag and the cliff to nor’ward,
The rocks receding, and reefs flung forward,
Waifs wreck’d seaward and wasted shoreward,
On shallows sheeted with flaming foam.
A grim, gray coast and a seaboard ghastly,
And shores trod seldom by feet of men --
Where the batter’d hull and the broken mast lie,
They have lain embedded these long years ten.
Love! when we wandered here together,
Hand in hand through the sparkling weather,
From the heights and hollows of fern and heather,
God surely loved us a little then.
The skies were fairer, the shores were firmer --
The blue sea over the bright sand roll’d;
Babble and prattle, and ripple and murmur,
Sheen of silver and glamour of gold.
So girt with tempest and wing’d with thunder,
And clad with lightning and shod with sleet,
And strong winds treading the swift waves under
The flying rollers with frothy feet.
One gleam like a bloodshot sword-blade swims on
The sky-line, staining the green gulf crimson,
A death stroke fiercely dealt by a dim sun,
That strikes through his stormy winding-sheet.
O, brave white horses! you gather and gallop,
The storm sprite loosens the gusty reins;
Now the stoutest ship were the frailest shallop
In your hollow backs, on your high arch’d manes.
I would ride as never man has ridden
In your sleepy, swirling surges hidden,
To gulfs foreshadow’d thro’ strifes forbidden,
Where no light wearies and no love wanes.
Sea Pictures : traductions françaises
I. Berceuse de la mer
Les oiseaux de mer sont endormis,
Le monde oublie de pleurer,
La mer murmure sa douce berceuse
Sur le sable ombragé
De ce pays enchanté :
«Moi, la tendre Mère,
Je te berce, ô mon enfant,
Oublie les voix sauvages !
Dans une clarté féerique, les îles
Rêvent ; les rochers et les grottes,
Bercés par le murmure des vagues,
Voilent leurs marbres éclatants.
L’écume luit d’une pâle blancheur
Sur le sable semé de coquillages
De ce pays enchanté.
La rumeur de la mer, pareille au chant des violons,
T’invite au sommeil, qui finit par te gagner.
Je murmure ma douce berceuse,
Oublie peines, plaintes et péchés.
La sombre puissance de l’océan
Souffle : Bonne nuit,
Bonne nuit !»
II. Dans le havre (Capri)
Laisse-moi serrer ta main dans la mienne,
Les tempêtes balaient la mer et la terre ;
Seul l’amour résistera.
Serre-toi contre moi, car les vagues déferlent avec force,
Des flocons d’écume voilent la rafale qui passe ;
Seul l’amour durera.
Pose tes lèvres sur les miennes et murmure :
«La joie, balayée par la mer, peut s’évanouir aujourd’hui ;
Seul l’amour restera.»
III. Matin de sabbat en mer
Le navire avançait, d’un air solennel ;
À la rencontre des ténèbres sur l’abîme,
Le navire solennel poursuivait sa route.
Lasse, je me courbai à ma place,
Car les larmes de l’adieu et le sommeil qui venait
Avaient appesanti mes paupières.
Le spectacle nouveau, le merveilleux spectacle !
Les eaux autour de moi, tumultueuses,
Les cieux, impassibles au-dessus de moi,
Calmes dans une clarté sans lune, sans soleil,
Comme glorifiés par le seul dessein
De retenir encore la splendeur du jour !
Aimez-moi, chers amis, en ce jour de sabbat.
La mer chante autour de moi tandis qu’au loin
Vous entonnez l’hymne, immuable,
Et vous vous agenouillez là où, jadis, je m’agenouillais pour prier,
Et me bénissez au plus profond de vos âmes
Parce que votre voix a tremblé.
Et bien que ce sabbat me vienne
Sans ministre revêtu de l’étole,
Ni assemblée chantante,
L’Esprit de Dieu me consolera. Lui
Qui planait doucement sur les eaux désolées,
Créateur veillant sur sa création.
Il m’aidera à porter plus haut mon regard,
Là où les saints célèbrent, avec leurs harpes et leurs chants,
Un matin de sabbat éternel
Et où, sur cette mer mêlée de feu,
Ils abaissent souvent leurs paupières trop longtemps levées
Vers l’embrasement de la Divinité dans sa plénitude.
IV. Là où reposent les coraux
Des profondeurs monte une musique douce et grave
Quand les vents éveillent les embruns légers.
Elle m’attire, m’attire et m’entraîne
Vers le pays où reposent les coraux.
Par monts et prairies, par pelouses et ruisseaux,
Quand la nuit est profonde et la lune haute,
Cette musique me cherche et me retrouve toujours,
Et me dit où reposent les coraux.
Oui, ferme bien mes paupières, c’est bien ainsi,
Mais mon imagination impétueuse s’envole au loin,
Vers les mondes roulants de vagues et de coquillages,
Et vers tous les pays où reposent les coraux.
Tes lèvres ont l’éclat du couchant,
Ton sourire est pareil au ciel du matin,
Pourtant, laisse-moi, laisse-moi partir
Voir le pays où reposent les coraux.
V. Le Nageur
Sous de brefs éclairs, âpres et violents,
Vers le sud, aussi loin que porte le regard ;
Rien que le tournoiement des houles livides,
Les mers qui se dressent et les lames qui se peignent d’écume.
Rien que le roc et la falaise vers le nord,
Les rochers qui se retirent et les récifs qui se jettent en avant,
Des épaves brisées au large et rejetées sur la grève,
Sur des hauts-fonds drapés d’une écume de feu.
Une côte sinistre et grise, un rivage spectral,
Des grèves que foule rarement le pied des hommes –
Là où gisent la coque meurtrie et le mât brisé,
Enlisés là depuis dix longues années.
Mon amour ! Lorsque nous errions ici ensemble,
Main dans la main sous le ciel étincelant,
Par les hauteurs et les vallons de fougères et de bruyères,
Dieu devait bien nous aimer un peu en ce temps-là.
Les cieux étaient plus beaux, les rivages plus sûrs –
La mer bleue roulait sur le sable éclatant ;
Bavardages et babillages, clapotis et murmures,
Reflets d’argent et sortilèges d’or.
Ainsi, ceints de tempête et ailés de tonnerre,
Vêtus d’éclairs et chaussés de grésil,
Les vents puissants écrasent les vagues rapides
Sous les rouleaux fuyants aux pieds d’écume.
Une lueur pareille à une lame ensanglantée glisse
Le long de l’horizon, teintant d’écarlate le golfe vert,
Coup mortel asséné avec fureur par un soleil blême,
Qui frappe à travers son linceul de tempête.
Ô vaillants chevaux blancs ! Vous vous rassemblez et galopez,
L’esprit de la tempête lâche les rênes aux rafales ;
À présent, le plus robuste navire ne serait qu’une frêle chaloupe
Sur vos dos creux, sur vos hautes crinières arquées.
Je voudrais vous chevaucher comme nul homme jamais ne chevaucha
Caché au sein de vos houles assoupies et tournoyantes,
Vers des gouffres pressentis au travers de luttes interdites,
Où nulle lumière ne lasse et nul amour ne passe.
Traductions : © Richard Neel / Auditorium-Orchestre national de Lyon
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