Programme détaillé
Concerto pour piano n° 2, en ut mineur, op. 18
I. Moderato
II. Adagio sostenuto
III. Allegro scherzando
[33 min]
--- Entracte ---
Leoš Janáček
La Petite Renarde rusée
[Příhody Lišky Bystroušky]
Suite d’orchestre (réalisée par Charles Mackerras)
[23 min]
Sinfonietta
[24 min]
Distribution
Orchestre national de Lyon
Nikolaj Szeps-Znaider direction
Lukáš Vondráček piano
Introduction
«Je suis un compositeur russe», affirmait Rachmaninov, et s’il est une de ses œuvres qui sonne russe, c’est bien ce concerto destiné à une tournée de concerts aux États-Unis. Il traversait l’Atlantique sans enthousiasme, si attaché à sa terre d’Ivanovka, sans savoir que huit ans plus tard la révolution bolchevique le forcerait à un exil définitif. Les avalanches de notes au piano, l’opulence de l’orchestre témoignent d’un romantisme incongru en ce début de siècle. Janáček, au contraire, prend le tournant de la modernité lorsqu’il compose ses œuvres majeures à plus de 70 ans. Les fanfares exubérantes de la Sinfonietta, partition qui selon l’auteur «traduit [sa] perception de [sa ville] : Brno», la musique tendre, malicieuse, parfois cruelle de La Petite Renarde rusée offrent un contrepoint plein de vitalité et de jeunesse aux débordements mélancoliques de Rachmaninov.
Texte : Auditorium-Orchestre national de Lyon
Rachmaninov, Concerto pour piano n° 2
Composition : été 1900 – avril 1901.
Dédicace : à Monsieur N. Dahl.
Création : Moscou, 11 septembre 1901, par le compositeur au piano, sous la direction d’Alexandre Siloti.
Le Deuxième Concerto pour piano de Rachmaninov est l’une de ses œuvres les plus célèbres. Il inaugure une période féconde de la production du compositeur. Les circonstances de sa composition sont pourtant quelque peu romanesques, faisant suite à une période difficile de trois années presque entièrement stériles. Rachmaninov était tombé dans une profonde dépression, qui se caractérisait notamment par le «syndrome de la page blanche», à la suite de l’échec de la création publique de sa Première Symphonie, le 28 mars 1897. Le compositeur et critique César Cui avait comparé cette symphonie à une évocation des dix plaies d’Égypte, digne d’être admirée par les «détenus» d’un conservatoire de musique en enfer ! En fait, il semble que Glazounov, qui dirigeait l’orchestre, était en état d’ébriété et avait grandement contribué à la catastrophe… La dépression de Rachmaninov s’était accentuée lorsque son projet de mariage avec sa cousine Natalia Satina s’était vu interdire par l’Église orthodoxe (en 1902, ils obtiendront une autorisation spéciale du tsar pour se marier, et ils mèneront une vie de famille unie, avec leurs deux enfants). Rachmaninov consulta un spécialiste, le docteur Nicolas Dahl, disciple de Charcot et bon violoncelliste amateur, qui le soigna par hypnothérapie, lors de séances quotidiennes de janvier à avril 1900. Et bientôt, il reprit confiance en lui et mit en forme de nouvelles idées musicales qui commençaient à germer dans son esprit. Le résultat fut ce splendide concerto, dédié au Dr Dahl, où Rachmaninov s’implique tant comme compositeur qu’interprète (il est évidemment écrit sur mesure pour ses propres moyens pianistiques, qui étaient exceptionnels !). Sans être explicitement, autobiographique, cette œuvre à la genèse particulière, d’une esthétique romantique parfaitement assumée, est évidemment le reflet de son être profond, et on notera à ce propos que sa conclusion positive, en apothéose, exprime à l’évidence la victoire sur les souffrances et les langueurs morbides de la dépression.
«Ce besoin de m’exprimer en musique est comme une sorte de soif intérieure qui me pousse à m’exprimer à travers les sons de la même façon que j’utilise la parole pour exprimer ma pensée. La mélodie constitue le germe même de ma création musicale. La musique doit être aimée ; elle doit venir du cœur et aller vers le cœur des gens. Elle est amour !»
(S. Rachmaninov)
Le premier mouvement commence de manière frappante par une séquence pianistique en crescendo qui évoque le son profond des cloches qui a toujours fasciné Rachmaninov. Le premier thème, «con passione», est exposé dans le grave des cordes, accompagné d’arpèges tumultueux au piano. D’une grande ampleur, il s’élève jusqu’à un sommet de lyrisme, avant de retomber inexorablement sur la tonique d’ut mineur. Mais après une transition agitée, la merveilleuse mélodie du second thème, rêveuse et nostalgique, s’élève au piano. Sa tonalité majeure est encore parée d’inflexions mineures, comme des larmes pas encore séchées. Un développement dense entremêle ensuite ces thèmes dans un flot sonore bouillonnant menant à une réexposition majestueuse et héroïque. Un solo de cor mystérieux réintroduit le second thème, plus apaisé, avant une brève coda résolument en ut mineur, où la virtuosité pianistique reprend ses droits.
«Le son des cloches d’église domine toutes les villes russes que j’ai connues : Novgorod, Moscou, Kiev… Les cloches accompagnent chaque russe, de son enfance jusqu’à la tombe, et aucun compositeur en Russie ne peut échapper à leur influence. Cet amour des cloches est inhérent à chaque russe.»
(S. R.)
Le second mouvement est un moment de lyrisme épuré, qui commence par une transition en accords menant d’ut mineur à la lointaine tonalité de mi majeur. L’effet obtenu est un total dépaysement sonore, comme si le compositeur nous conduisait au pays des rêves. C’est là le règne du rubato (souplesse dans le tempo, qui hésite, accélère, retient…), favorisé par les superpositions de rythmes binaires et de triolets. La partie centrale s’anime peu à peu, jusqu’à atteindre une expression passionnée qui culmine dans une cadence soliste, avant le retour au calme de la réexposition, dont les dernières notes apaisées rappellent le début du second thème entendu dans le premier mouvement.
Le caractère scherzando du finale n’est pas conçu comme un amusement léger, une plaisanterie (traduction littérale du terme) mais plutôt comme une expression agitée et fiévreuse. L’introduction orchestrale ramène le discours musical en ut mineur, par une suite de modulations rapides. Un thème tumultueux explose au piano, brillant et énergique. Mais bientôt c’est l’orchestre qui entonne un merveilleux thème lyrique, repris et amplifié au piano, soutenu par des harmonies d’une grande plénitude. Au cours de ce finale, les deux types d’expressions contrastées alternent, avec un grand déploiement de virtuosité, mais c’est finalement le thème lyrique, dans un rayonnant ut majeur, qui l’emporte triomphalement en un majestueux tutti.
– Isabelle Rouard