1939 : Palais de Chaillot

Destruction du palais du Trocadéro et édification du palais de Chaillot

En vue de l’Exposition universelle de 1937, intitulée Exposition internationale des arts et techniques dans la vie moderne, le palais du Trocadéro est détruit et remplacé par un nouveau palais, le palais de Chaillot. Faute d’argent et suite à la chute en février 1934 du gouvernement d’Édouard Daladier, le projet initial d’Auguste et Gustave Perret, qui visait à raser totalement le palais du Trocadéro, est abandonné. On choisit de récupérer au maximum l’ancien palais. Seule la salle des fêtes sera détruite, afin de dégager la perspective. Le concours remporté est par Léon Azéma, Louis-Hippolyte Boileau et Jacques Carlu. La salle de spectacle est confiée aux frères Jean et Édouard Niermans.

Le nouvel ensemble est donc un rhabillage art déco de l’ancien palais néo-byzantin. La salle de spectacle est désormais souterraine, sous la nouvelle esplanade, et sa capacité est divisée par plus de deux.

Le Théâtre national populaire se réinstalle à Chaillot et l’orgue, qui avait fait ses preuves dans la précédente salle, également. Le bâtiment conserve son rôle de symbole politique. On y remarque les décors idéologiques, notamment l’inscription de Paul Valéry sur son fronton : «Tout homme crée sans le savoir / Comme il respire / Mais l’artiste se sent créer / Son acte engage tout son être / Sa peine bien-aimée le fortifie.» En 1939, la façade est pavoisée pour 150e anniversaire de la Révolution. Les 24 et 25 juillet 1945, on célèbre au palais de Chaillot les funérailles nationales de Valéry. L’armistice change le destin du bâtiment : en 1945, un terme est mis à l’aventure du TNP, qui doit laisser sa place aux services de l’ONU. C’est ainsi que le bâtiment accueille, le 10 décembre 1948, l’adoption de la Déclaration universelle des droits de l’homme. Dix ans plus tard, on y célèbre les 10 ans de l’État d’Israël.

En 1951, Jean Vilar est nommé directeur du Théâtre national populaire ressuscité, qui après une année entre Suresnes et le Théâtre des Champs-Élysées s’installe définitivement à Chaillot en 1952.

Réinstallation de l’orgue

Comme les concerts d’orgue ont été la grande réussite du Trocadéro, l’État décide de le reconstruire dans le nouveau bâtiment. Marcel Dupré est chargé de superviser le démontage en 1935, qui est confié à Gloton, le successeur de Debierre. Les tuyaux sont stockés en caisses dans une école, rue de Verneuil, dans le 7e arrondissement. Reste à définir qui le reconstruira, et comment. On forme pour en décider une commission de cinq organistes parisiens, représentant des courants divers : Charles Tournemire (Sainte-Clotilde), Ludovic Panel (Sacré-Cœur), Joseph Bonnet (Saint-Eustache), Marcel Dupré (Saint-Sulpice) et Édouard Mignan (Madeleine).

Le cahier des charges

Un cahier des charges méticuleux est établi, préconisant d’adapter l’orgue aux nouvelles exigences du répertoire :

– Électrification de la traction.
– Construction d’une console mobile.
– Extension des claviers à 61 notes (manuels) et 32 notes (pédalier).
– Respect intégral de l’ancienne tuyauterie.
– Transformation de l’orgue romantique en orgue néo-classique par l’ajout de nouveaux jeux, notamment mutations et mixtures.
– Conservation des sommiers originaux et ajout de sommiers annexes pour les tuyaux ajoutés (dessus, jeux nouveaux).
– Ajout d’un combinateur.
– Ajout d’une pédale de crescendo en sus des deux pédales d’expression existantes
– Pressions ramenées à une par plan sonore, soit 5 pressions différentes au total
– Fabrication d’une Montre 32’ (Principal en métal) reprenant les tuyaux muets du Trocadéro (chanoines), complétés des trois graves manquants (do, do dièse, ).
– Récit et Positif portant les sommiers à 73 notes (accouplements en octaves graves ou aiguës).

Le nouvel orgue

Le 8 mai 1936, le marché est attribué à Victor Gonzalez, arrivé en finale contre Roethinger (Strasbourg). Son fils Fernand (qui mourra tragiquement à 36 ans, lors d’un combat aérien, en juin 1940), dessine la façade, impressionnant flamboiement de tuyaux sans buffet au tour de la tourelle centrale, formée par la nouvelle Montre 32’. Les jeux non expressifs sont disposés sur la façade, qui se déploie en toute majesté sur le vaste fond de scène de Chaillot. Cette disposition «horizontale» des tuyaux offre une projection sonore tout à fait différente de celle, plus verticale, des orgues d’église. Les plans sonores expressifs sont disposés au second plan, derrière un moucharabieh. Cet orgue mobile de 70 tonnes est monté sur un rail, ce qui lui permet de s’avancer sur la scène ou au contraire d’être escamoté derrière le mur de lointain.

Les travaux du bâtiment ayant pris du retard, l’exposition prend fin sans que l’orgue ait fini d’être installé. Le montage est achevé fin mars 1938, les dernières mises au point ont lieu au début de 1939. André Marchal est nommé titulaire de l’orgue et donne un premier récital le 10 mars 1939. Norbert Dufourcq est nommé directeur artistique de l’orgue. Toutefois, la déclaration de guerre empêche l’instrument de prendre son envol. Il faut attendre le 9 février 1941 pour que Maurice Duruflé donne ce qui restera comme le véritable concert inaugural.

Les grandes heures de l’orgue de Chaillot

Des centaines de récitals sont organisés, ainsi que des cycles de conférences restés fameux sur l’orgue et son répertoire. Les plus grands organistes s’y succèdent, abordant un répertoire très vaste – on y joue aussi bien Cabanilles, Couperin ou Bach que les œuvres nouvelles de Messiaen, Litaize ou Jehan Alain. Maurice Duruflé, un habitué des lieux, y lance la carrière française du Concerto pour orgue de Poulenc le 21 décembre 1941. 

En 1951, le Théâtre national populaire renaît après six ans de mutisme, sous la houlette de Jean Vilar. La cohabitation entre l’orgue et le théâtre se passe pour le mieux. De 1958 à 1961, Vilar confie même à Dufourq l’organisation d’un Concert spirituel de Chaillot, dans l’esprit du Concert spirituel des Tuileries. On y ressuscite notamment des grands motets versaillais.

Jusqu’en 1965, l’orgue sera le cadre de centaines de concerts prestigieux et de célèbres cycles de conférences où Dufourcq, directeur artistique de l’instrument, présentera le répertoire ancien, joué par Marchal. Les premières mondiales se multiplient : Prélude et Fugue sur le nom d’Alain, de Maurice Duruflé, le 26 décembre 1942 (au même concert, Duruflé présente ses transcriptions pour orgue seul de chorals des Cantates BWV 22 et 147 de Bach) ; Les Corps glorieux d’Olivier Messiaen le 15 avril 1945 ; la Petite Rhapsodie improvisée de Charles Tournemire, reconstituée par Duruflé, le 22 janvier 1957 – sans compter le Requiem de Duruflé, créé le 28 décembre 1947, qui fait pendant à celui de Fauré, créé au Trocadéro en 1900. C’est à Chaillot, également, que Duruflé y lance la carrière française du Concerto pour orgue de Poulenc le 21 décembre 1941

Autre pièce liée à l’histoire de Chaillot : les Litanies, la partition la plus célèbre de Jehan Alain. L’auteur en avait assuré la création à Paris, en l’église de la Trinité, le 17 février 1938 ; mais elle avait été assez confidentielle. La sœur du compositeur, Marie-Claire Alain, considérait que le véritable lancement de l’œuvre avait été son exécution au palais de Chaillot par Gaston Litaize en 1940, lors d’un concert d’hommage à Alain qui venait de mourir au front.

Déclin et transfert à Lyon

À partir de 1961, le théâtre prend une place croissante dans la vie de la salle, et la démission en 1963 de Jean Vilar (remplacé par Georges Wilson) ne fait qu’accentuer le processus. L’instrument entre dans une phase de déclin, victime à la fois de son image d’orgue «à tout faire» et de sa situation particulière d’orgue «laïc». Le coup de grâce est porté en 1972, lorsque la compagnie du TNP part pour Villeurbanne. La salle abrite désormais le Théâtre national de Chaillot, et Jack Lang, le nouveau directeur, en décide la reconstruction complète. L’orgue n’aura plus sa place dans la nouvelle salle. Grâce à une mobilisation générale du monde de l’orgue, diverses solutions de réimplantation sont envisagées, notamment au palais des Congrès de la porte Maillot, à Paris.

En 1975, à quelques mois de la réouverture de la salle, l’orgue est toujours en place. Georges Danion, successeur de Victor Gonzalez auquel un devis a été demandé pour un orgue dans le tout nouvel Auditorium de Lyon, est chargé de la dépose de l’orgue de Chaillot. Les choses vont ensuite très vite : Danion presse la Ville de Lyon de récupérer l’orgue existant et Pierre Cochereau use de son prestige pour accélérer le dossier. C’est ainsi que l’orgue prend le chemin de l’Auditorium de Lyon, où il est inauguré en 1977 par Cochereau et retrouve une troisième jeunesse.

– C. D.

L’instrument

– 4 claviers manuels de 61 notes (Grand-Orgue, Positif expressif, Récit expressif, Solo) et pédalier de 32 notes
– 80 jeux sur 109 rangs
– Transmission électropneumatique
– Pressions différenciées plan sonore par plan sonore, mais uniformisées au sein de chacun d’eux