L’orgue
Notes de programme
Sam. 10 janv. 2026
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[5 min]
Création française
I. Grow [Grandir] – II. Breathe [Respirer] – III. Burn [Brûler]
[28 min]
--- Entracte ---
Commande de l’Auditorium-Orchestre national de Lyon
Création mondiale
[12 min]
I. De l’aube à midi sur la mer : Très lent
II. Jeux de vagues : Allegro (dans un rythme très souple)
III. Dialogue du vent et de la mer : Animé et tumultueux
[25 min]
Orchestre national de Lyon
Franck Ollu direction
Grégoire Rolland orgue (Les Chants du Ciel)
James McVinnie orgue (Breathing Forests)
Dans le cadre d’Unanimes ! Avec les compositrices. Attentif depuis plusieurs années à la place des femmes dans sa programmation, l’Auditorium-Orchestre national de Lyon participe à cette initiative de l’Association française des orchestres (AFO) dédiée à la promotion des compositrices et de leur répertoire.
En 2023, une jeune femme expliquait devant le public médusé du prix Nobel, à Oslo, que la pièce qu’ils allaient entendre (Tumblebird Contrails) traduisait son émotion à écouter, pendant des heures, le bruit fascinant de l’océan. L’année précédente, l’Orchestre philharmonique de Los Angeles et Esa-Pekka Salonen avaient présenté une autre partition majeure de Gabriella Smith, ce Breathing Forests [Le Souffle des forêts] (2021) qui traduit le foisonnement sonore des forêts, la paix et la vie qui en émanent, mais aussi leur fragilité devant les flammes. Ce sont ces «mégafeux», vécus dès l’enfance, qui ont fait de la Californienne une pasionaria de la nature, qu’elle défend dans ses partitions mais aussi dans la vraie vie. Grégoire Rolland apporte sa pierre à l’édifice de cet hymne à la nature, avec deux pièces : Osmosis (2015), réflexion sur l’osmose entre les hommes et l’eau au bord de deux lacs, l’un chinois et l’autre suisse ; et Les Chants du Ciel, sous-titré «soundscape (paysage sonore) pour orgue, orchestre à vent et percussions spatialisées», une traduction musicale de l’orage qui éclate et s’apaise présentée en création mondiale avec l’auteur à l’orgue. La Mer (1905), somptueuse aventure orchestrale qui valut à Debussy son qualificatif de «compositeur impressionniste», parachève notre émerveillement devant la beauté de notre planète.
Texte : Auditorium-Orchestre national de Lyon
Composition : décembre 2014 – janvier 2015.
Commande : Maison des pratiques artistiques amateurs (MPAA) pour l’orchestre Ut Cinquième.
Création : Paris, MPAA, 03/03/2015, par l’orchestre Ut Cinquième sous la direction de David Molard.
Osmosis, introduction pour orchestre, fait référence à l’osmose qui peut se produire entre l’Homme et la Nature au travers de certains paysages extraordinaires. Deux photos sont à la base de cette réflexion, l’une du nord de la Chine, et l’autre du lac de Neuchâtel, en Suisse. On y voit des paysages où les constructions humaines semblent se confondre avec la Nature pour y former un ensemble unique. Pourtant, les deux concepts d’Homme et de Nature sont souvent présentés comme opposés, notamment à l’heure actuelle où la protection de l’environnement est un sujet récurrent. Le choix de deux lieux complètement différents, tant dans leur aspect esthétique que dans leur politique, n’est pas anodin. Il y a derrière ce choix la démarche de vouloir aller au-delà de ces frontières pour toucher la sensibilité infantile de l’homme. Le titre traduit en anglais, langue internationale, participe de cette dimension universelle.
L’œuvre peut être décrite comme l’idée d’une «double passacaille*». Le thème initial, affilié à la Nature, se retrouve en opposition au deuxième élément plus nerveux qui apparaît dans le grave. Pourtant, il s’agit bien de la même idée mais en miroir et dans un temps différent. Cela s’explique par le fait que le temps «naturel» et le temps humain sont deux conceptions différentes, le temps humain se définissant comme plus palpable. Les deux éléments musicaux vont se rejoindre au fur et à mesure pour ne former qu’un et s’influencer mutuellement, tant dans les intervalles que dans le rythme. La fin de l’œuvre nous fait entendre une sorte de glas constitué de la totalité des douze sons, symbole d’un accomplissement. Les deux cors terminent seuls sur une quarte, transformation de l’intervalle prépondérant dans cette œuvre : la quarte augmentée.
– Grégoire Rolland
* La passacaille est une forme issue de l’époque baroque, consistant en une série de variations sur une basse obstinée [n. d. r.].
Composition : 2021.
Commande : Orchestre philharmonique de Los Angeles pour James McVinnie.
Création : Los Angeles, Walt Disney Concert Hall, 11 et 12 février 2022, par James McVinnie (orgue) et l’Orchestre philharmonique de Los Angeles dirigé par Esa-Pekka Salonen.
Breathing Forests est une réflexion sur la relation complexe entre les humains, les forêts, le changement climatique et le feu. Le son puissant et l’architecture de l’orgue m’évoquent la grandeur d’une forêt, et son souffle me rappelle le précieux échange de dioxyde de carbone et d’oxygène que les forêts effectuent à grande échelle. Parce qu’elles jouent un rôle crucial en étant l’un des plus grands puits de carbone de notre planète, les forêts sont plus essentielles que jamais. Mais je ne peux pas penser à elles sans ressentir une immense tristesse à l’idée que nous en perdons chaque année un peu plus. Ayant grandi en Californie, j’ai connu des incendies de forêt tout au long de ma vie, mais jamais des incendies aussi gigantesques et dévastateurs que ceux qui sont désormais devenus la norme, exacerbés par le changement climatique et l’augmentation des niveaux de sécheresse et de chaleur. Dans le même temps, le feu est un élément vital de nombreux écosystèmes, et des décennies de lutte contre les incendies et de politique contre les brûlages dirigés sont également partiellement responsables d’une grande partie des ravages et de la perte de contrôle des incendies de forêt ces dernières années.
Breathing Forests se compose de trois mouvements enchaînés (I. Grow, II. Breathe, III. Burn), qui suivent globalement la découpe traditionnelle vif/lent/vif du concerto. Cette œuvre est une forêt sonore qui grandit, respire, brûle et se régénère, exprimant à la fois la tristesse des pertes irrémédiables et la joie – une célébration des écosystèmes forestiers et de leur rôle vital dans la lutte contre le changement climatique, une célébration de tous ceux qui participent à la lutte pour notre avenir, et une invitation à se mettre au travail.
– Gabriella Smith
Traduction Auditorium-Orchestre national de Lyon
Composition : 2025.
Commande : Auditorium-Orchestre national de Lyon.
Création mondiale.
Les Chants du Ciel puise son inspiration dans le langage sonore de la Nature. L’œuvre se déploie comme un véritable soundscape*, une strate de paysages acoustiques transposés dans une dramaturgie intérieure et un imaginaire réinventé.
Tout commence par un orage lointain : un grondement à peine perceptible, une ligne d’horizon sonore qui se rapproche lentement. La pluie s’installe, l’orage s’intensifie jusqu’à devenir omniprésent, presque chaotique, enveloppant l’auditeur dans une matière vibrante. Puis, progressivement, le calme se rétablit. Les chants d’oiseaux réapparaissent, la vie semble renaître. L’orage s’éloigne, le vent dissipe les nuées, et une voix irréelle — telle une émanation de la Nature elle-même – paraît jaillir des profondeurs de la terre.
L’œuvre ne cherche pas à imiter la Nature dans un figuralisme littéral, qui n’en serait qu’une copie imparfaite. Elle s’appuie au contraire sur des signes reconnaissables et codifiés – récurrence des chants d’oiseaux, grondements, circulation spatiale des sons – pour les projeter dans un territoire imaginaire, un espace parallèle où ces éléments acquièrent une autre dimension.
Les Chants du Ciel invite ainsi l’auditeur à se laisser traverser par ces séquences successives, à entendre ces phénomènes familiers comme s’ils provenaient d’un monde différent, d’une Nature réinventée, ouverte à l’interprétation intérieure.
– Grégoire Rolland
* Le terme soundscape (littéralement : paysage sonore) a été inventé en 1977 par le compositeur canadien Murray Shafer (1933-2021), qui l’a théorisé dans son livre The Tuning of the World (The Soundscape), traduit en français en 1979 sous le titre Le Paysage sonore. Toute l’histoire de notre environnement sonore à travers les âges (Jean-Claude Lattès) [n. d. r.].
Composition : de 1903 au 5 mars 1905.
Création : Paris, 15 octobre 1905, par l’Orchestre des Concerts Lamoureux, sous la direction de Camille Chevillard.
«La mer a été très bien pour moi, elle m’a montré toutes ses robes.»
(Claude Debussy, Jersey, 1904)
Autant la mer de Britten semble parfois farouche et hostile, autant celle de Debussy se pare de mille couleurs scintillantes, tantôt apprivoisée, tantôt sauvage, «vieille amie» calme et mouvante à la fois, charmeuse même quand elle se déchaîne : «C’est la chose qui vous remet le mieux en place.» Entreprise en 1903 pendant quelques jours de vacances passés en Bourgogne, la composition de ce triptyque symphonique pourrait évoquer le travail du peintre enfermé dans son atelier, mais l’œuvre appartient aussi aux souvenirs les plus anciens du musicien, aux vacances passées à Cannes et à Arcachon, à de longues promenades sur les bords de la mer Tyrrhénienne, aux estampes de Katsushika Hokusai et aux nouvelles de Pierre Louÿs. «Vous ne saviez peut-être pas, écrivait Debussy au compositeur André Messager, que j’avais été promis à la belle carrière de marin et que seuls les hasards de l’existence m’ont fait bifurquer. Néanmoins, j’ai conservé une sincère passion pour Elle. Vous me direz que l’océan ne baigne pas précisément les coteaux bourguignons… ! et cela pourrait bien ressembler aux paysages d’atelier, mais j’ai d’innombrables souvenirs ; cela vaut mieux à mon sens qu’une réalité dont le charme pèse généralement trop lourd sur votre pensée.»
C’est à Dieppe et à Jersey, où la Manche vêtait ses plus belles parures, que l’œuvre fut néanmoins achevée. Derrière son sous-titre d’«esquisses symphoniques», déjà utilisé par un Paul Gilson aujourd’hui oublié, se cache une sorte de symphonie en trois mouvements à laquelle «Jeux de vagues» servirait de scherzo, «Dialogue du vent et de la mer» plus ou moins de rondo final. La liberté tonale n’est qu’apparente, jouant des enharmonies et des chromatismes de la sixte napolitaine pour unifier l’ensemble par la tonalité de ré bémol majeur et par quelques motifs cycliques.
«Une succession d’instants sans fin»
Créée dès 1905, La Mer déçut pourtant le public. L’œuvre avait de quoi déconcerter, refusant les structures rigoureuses sans vraiment s’abandonner aux descriptions typiques du poème symphonique. Ici, nul développement au sens traditionnel du terme mais une «succession d’instants sans fin» (André Boucourechliev), un «monde en chaînes» (Jean Barraqué), un discours qui se forme à partir de lui-même et se disloque à mesure. Le plus impressionnant demeure peut-être la décomposition des masses sonores, cette façon de creuser l’orchestre par quelques jeux de rythmes complexes, de superposer les couches, de disposer sur la toile relief et profondeur grâce aux seules harmoniques aiguës de cordes.
Debussy procède par touches plutôt que par grandes lignes, les premières pages, brumeuses à souhait, n’étant que de brèves mélodies inachevées, des intervalles caractéristiques plus tard réutilisés, une longue pédale de si et des trémolos qui attendent le lever du soleil. Pierre Lalo regrettait de ne pas sentir la mer – mais comment ne pas être porté par la houle. Sans doute l’écrivain ne fut-il pas sensible à des correspondances plus subtiles, correspondances de couleurs et de bruits, de rythmes et de danses. Debussy cherchait moins à peindre un paysage qu’à révéler une poésie qu’aucune œuvre ne saurait totalement reproduire, comme il devait l’avouer au chef d’orchestre Charles Ingelbrecht (lettre du 28 juillet 1915) : «La mer en profite pour être admirable : bleue comme une valse, grise comme une plaque de tôle inutilisable, le plus souvent verte comme “la purée” dont se prive le vieux capitaine. C’est tout de même plus beau, plus beau que “La Mer” d’un certain C. D., je le dis moi-même.»
– François-Gildas Tual
Les facteurs d’orgue :
Aristide Cavaillé-Coll (1878)
Victor Gonzalez (1939)
Georges Danion/S. A. Gonzalez (1977)
Michel Gaillard/Manufacture Aubertin (2013)
Console :
Christophe Cailleux/Organotech (2024)
Construit pour l’Exposition universelle de 1878 et la salle du Trocadéro, à Paris, cet instrument monumental (82 jeux et 6300 tuyaux) fut la «vitrine» du plus fameux facteur de son temps, Aristide Cavaillé-Coll. Les plus grands musiciens se sont bousculés à la console de cet orgue prestigieux, qui a révélé au public les Requiem de Maurice Duruflé et Gabriel Fauré, le Concerto pour orgue de Francis Poulenc et des pages maîtresses de César Franck, Charles-Marie Widor, Marcel Dupré, Olivier Messiaen, Jehan Alain, Kaija Saariaho, Édith Canat de Chizy, Thierry Escaich ou Philippe Hersant. Remonté en 1939 dans le nouveau palais de Chaillot par Victor Gonzalez, puis transféré en 1977 à l’Auditorium de Lyon par son successeur Georges Danion, cet orgue a bénéficié en 2013 d’une restauration par Michel Gaillard (manufacture Aubertin) qui lui a rendu sa splendeur. La variété de ses jeux lui permet aujourd’hui d’aborder tous les répertoires, de Bach ou Couperin aux grandes pages romantiques et contemporaines. C’est, hors Paris (Maison de la Radio et Philharmonie), le seul grand orgue de salle de concert en France. Depuis octobre 2024, il bénéficie d’une console neuve, réalisée par Christophe Cailleux/Organotech.
L’orgue
James McVinnie
Attrape-rêves
Biennale de l’orgue
Petit concert d’orgue #3
Thibault Fajoles
Tango & co
Renaudin Vary / Brut / Rolland
Ourania Gassiou
Sonata eroica
Face-à-face
Grégoire Rolland / Cuivres de l’ONL
La Mer de Debussy